The Bell Curve (Herrnstein & Murray) : Les notes essentielles

The Bell Curve, publié en 1994, par Herrnstein et Murray, est un ouvrage dense, aussi riche qu’il a été couvert de critiques venant de toutes parts, attaquant tous les aspects du livre. Que ce soit la question de la pertinence du test de QI, sa valeur prédictive sur les résultats socio-économiques, les différences de QI entre les ethnies, l’héritabilité et les tentatives échouées à stimuler le QI, aucun sujet n’a été épargné par les auteurs qui ont tenté de couvrir autant de sujets que possible.

Puisque l’ouvrage traite essentiellement du QI, il serait approprié de définir d’abord ce qu’est le QI. La première critique adressée aux tests de QI concerne leur capacité à prédire réellement les résultats socio-économiques. Ce qui est généralement mis en doute est la mesure de l’intelligence qui, selon ses détracteurs, ne serait pas valide car ils considèrent que l’intelligence est subjective, voire multiple (par ex., Howard Gardner). Chacun ayant sa propre définition de l’intelligence, celle-ci ne peut donc pas être mesurée.

En vérité, l’idée de l’intelligence multiple ne concorde pas avec l’hypothèse de Spearman selon laquelle un individu qui performe bien sur un test particulier performera tout aussi bien sur les autres tests, et inversement, peu importe que leur contenu diffère (pp. 3-4, 13-19). C’est pourquoi ces différents tests se retrouvent être corrélés, comme si toutes ces corrélations dérivaient d’un élément commun, ou facteur général. C’est celui-là même que l’on appelle le facteur g, que l’on extrait des tests de QI par la fameuse technique de l’analyse factorielle (elle aussi inventée par Spearman). La particularité de g, c’est son indépendance aux contenus spécifiques des différents tests cognitifs. Le concept de “facteur général” (dont g est l’abréviation) nie par conséquent l’idée que g soit une compétence spécifique. Par extension, g est considéré comme une réfutation de l’idée selon laquelle les tests de QI sont des tests de culture. Quelque part, g est aussi la capacité à gérer la complexité. Autrement dit, plus un test cognitif est complexe, plus il est chargé en g. L’intérêt de g, c’est qu’il mesure avec bien plus de précision l’intelligence que ne le ferait un simple test de QI dont le facteur g n’a pas été extrait.

Peut-être une des raisons pour laquelle le QI est si critiqué serait que le QI est assez peu malléable (pp. 400-409). Les auteurs rappellent que la littérature indique que le QI est fortement héritable (pp. 105-108). Les estimations d’héritabilité tourneraient autour de 40% à l’enfance et à 80% vers l’âge adulte. Pour les détails techniques, voir pages 109, 687-688 (fn. 40, 41 & 46). De telles données rejettent bien sûr le concept de l’égalité des chances, mais seulement parce que les différences individuelles de QI ont des conséquences bien réelles dans la vie. On nous apprend effectivement que la littérature et les méta-analyses existantes indiquent que l’importance relative de l’âge et de l’expérience sur le marché du travail est assez marginale lorsque le QI a été pris en compte (pp. 79-85). Cette variable est souvent négligée, que ce soit par les économistes ou les sociologues. En bref, dans tous les domaines de la science. C’est pourquoi les auteurs prêtent une attention particulière au QI.

La plupart des analyses effectuées par Herrnstein et Murray proviennent des données du National Longitudinal Survey of Youth (NLSY) et ont pour objectif de mettre en évidence le rôle du QI dans la vie quotidienne. Pour se faire, les auteurs se servent généralement de la méthode de la régression logistique, utilisée lorsque la variable dépendante comporte seulement deux catégories de réponses (par ex., si “oui” ou “non” le sujet a été incarcéré, s’est retrouvé au chômage, etc.). Ils régressent cette variable dichotomique sur des variables dites explicatives, généralement, le QI et le statut socio-économique (dit SSE) des parents (ou simplement le niveau d’éducation de la mère). La méthode d’analyse est la suivante : examiner la sensibilité de la variable dépendante en fonction (1) des variations du QI lorsque le SSE des parents est maintenu constant (2) des variations du niveau du SSE des parents lorsque le QI est maintenu constant.

Il en ressort de ces analyses que le QI a une valeur prédictive au moins égale à l’éducation de la mère. Dans la plupart des analyses présentées, néanmoins, l’importance relative du QI de la mère dépasse considérablement celui de l’éducation maternelle. Ceci est très vrai en ce qui concerne la qualité de l’environnement familial (pp. 220-222). Cette donnée est d’une importance cruciale dans la mesure où, bien souvent, les enfants à faible QI grandissent dans des familles instables et chaotiques. Cela indique deux choses. Soit le faible QI de l’enfant est dû essentiellement au QI hérité de la mère, sous-entendant que l’environnement familial n’y est pour rien, soit le développement cognitif de l’enfant a été perturbé par l’instabilité de l’environnement. Dans ce cas, une interrogation persiste : pourquoi le QI de ces mères était faible pour commencer ? L’hypothèse du 60-80% génétique pourrait fournir un début de réponse.

Il y a plusieurs façons de tester cette hypothèse. Pour commencer, il se trouve que le QI de l’enfant dépend en grande partie du QI de la mère (p. 231). En comparaison, l’éducation de la mère n’exerce pratiquement aucun effet. Ce facteur n’exerce pas non plus un impact très important sur le taux de décrochage scolaire (pp. 146-149) et il se trouve que ce qui est réellement déterminant est le QI de l’enfant. La probabilité d’obtenir un diplôme universitaire dépend plus du QI de l’enfant que du SSE des parents (p. 152).

The Bell Curve, 1994, Herrnstein and Murray (graph p. 152)

Sur le marché du travail, également, nous pouvons constater l’importance relative du QI (pp. 163-164). Étonnamment, le QI du sujet est très déterminant (ligne fort inclinée) dans la probabilité d’avoir été au chômage, mais pas le SSE des parents (ligne assez plate). Curieusement, la probabilité de se retrouver hors de la population active diminue lorsque le QI du sujet augmente alors que cette même probabilité augmente lorsque le SSE des parents augmente (p. 159).

Même si toutes ces analyses indiquent que le QI est bien souvent plus important que le SSE, et que ces deux variables sont interconnectées (p. 124), le QI influence le SSE plus que l’inverse. C’est pourquoi lorsque les critiques reprochent généralement à l’ouvrage de négliger les facteurs environnementaux (ce qui est d’ailleurs assez faux), ils commettent ce que Jensen a une fois désigné le fameux “sociologist fallacy”. Ce sophisme consiste à dire que lorsque l’influence du QI venait à diminuer après contrôle du SSE, alors le QI est toujours et nécessairement le produit du SSE, et non l’inverse. Mais contrôler le SSE revient directement à contrôler le QI ainsi que tous les facteurs non liés à g qui sont susceptibles d’influencer le SSE, et donc, de virer tous les facteurs de causalité.

Les auteurs ont insisté sur le fait qu’une telle manoeuvre est pourtant dépourvue de sens. Par exemple, nous connaissons tous les conséquences négatives du divorce sur le développement des enfants. En revanche, ce que l’opinion publique ignore probablement, c’est que le risque de divorce lui-même est en partie héritable et tend à se transmettre de génération en génération (p. 176). Les auteurs citent également McGue et Lykken, Genetic Influence on Risk of Divorce (1992). De nombreux traits de comportements sont en effet influencés par les gènes autant que par l’environnement. Cette variable n’est donc pas indépendante de la volonté des individus. C’est un détail que les critiques manquent d’adresser.

Un sujet assez sensible, mais tout de même important, est le lien entre le crime et le QI. La probabilité d’avoir été incarcéré, interrogé, interpellé, augmente sensiblement à mesure que les groupes de sujets étudiés montrent des niveaux de QI de plus en plus faibles (pp. 246-249). L’explication avancée par les auteurs est que le QI serait inversement corrélé à l’impatience et l’impulsivité (pp. 239-240). Et pour cette raison, les criminels ne réalisent pas tout à fait les conséquences à long terme de leurs actes. Une autre explication, plus indirecte, pourrait être que les gens à faible QI, en raison des échecs répétés à l’école comme sur le marché du travail, tendent à se tourner vers le crime. Mais l’argument ne convainc pas Charles Murray qui fera valoir dans Coming Apart (2012, chap. 10) que l’honneur, l’éthique et l’intégrité interdisent en principe un individu à commettre un crime, et ce, quelle qu’en soit la raison. Enfin, une dernière tentative d’explication serait que les principes éthiques et moraux sont moins accessibles, ou disons moins compréhensibles, pour les individus à faible QI.

Une autre possibilité qui n’a pas été relevée directement par les auteurs serait que les parents à faible QI éduquent bien assez mal leurs enfants. Mais ils ne doivent sûrement pas l’ignorer puisqu’ils insistent à plusieurs reprises sur le fait que les enfants qui grandissent dans des familles instables ont plus souvent des problèmes de comportement (pp. 225-228).

Le chapitre 13, Ethnic Differences in Cognitive Abilities, est celui qui a fait couler beaucoup d’encre, focalisant à lui seul pratiquement toutes les critiques. Les auteurs traitent du sujet sensible des différences de QI entre groupes ethniques. Selon les données du NLSY, le QI moyen des noirs américains est de 1,21 écart-type (standard deviations, ou SDs) inférieur à celui des blancs, ce qui nous donne en QI une différence de 18 points (les écarts de points de QI sont obtenus en multipliant les unités d’écart-type par 15). Les autres études passées en revue par les auteurs font état d’un écart de QI d’environ 15 points (pp. 276-278). Pour ce qui est des autres ethnicités, le QI moyen des asiatiques est de 106, celui des latinos de 89, et celui des juifs de 112.

Leur revue de littérature d’un total de 156 études indique que le retard de QI des noirs d’environ 15 points est resté à peu près constant sur les dernières décennies, entre les études menées avant 1940 et celles menées après 1960. L’AFQT du NLSY, connu comme étant un test très chargé en facteur g et administré en 1980, indique un écart encore plus grand.

Une des critiques fréquemment adressées à l’encontre de l’ouvrage est le rétrécissement du retard de QI des noirs, dont une étude fréquemment citée, de Dickens et Flynn, Black Americans Reduce the Racial IQ Gap (2006). Pourtant, contrairement aux conclusions de Dickens et Flynn, la différence de QI a rétréci, mais seulement dans les échantillons comparant le QI des enfants. Dans les échantillons adultes, notamment âgés de plus de 24 ans, aucun rétrécissement n’a été constaté. Une possible explication serait que les noirs aujourd’hui sont socio-économiquement plus avantagés que ne l’étaient les générations précédentes, mais puisque la contribution génétique des variations de QI augmente sensiblement vers l’âge adulte, les gains relatifs de QI des enfants noirs ont probablement dû s’estomper avec l’âge.

Un faible niveau de SSE est soupçonné par la plupart des sociologues comme étant la cause et non l’effet d’un faible QI. Malheureusement, cette déclaration n’a jamais été démontrée par les faits (pp. 286-288). Les chiffres ne prêtent absolument pas à l’optimisme. Lorsque le SSE est contrôlé (c’est-à-dire, maintenu constant), les différences entre les noirs et les blancs en termes de QI ne sont réduites que de 37%, selon les données du NLSY. La base de donnée du RAND indique un rétrécissement de 32%. Arthur Jensen avait rapporté lui aussi un rétrécissement d’environ 30%.

Mais il y a une autre donnée encore plus inquiétante. Le coeur de l’argument de la théorie culturelle serait que lorsque l’on grimpe au niveaux supérieurs du SSE, les différences de QI vont rétrécissant. Ceci n’est absolument pas vrai. Le NLSY indique que lorsque le SSE des noirs augmente, leur QI moyen augmente également, certes, mais les différences de QI passent de 0,6 unité d’écart-type au 1er décile du SSE parental à 1,1 écart-type au 10ème décile. L’écart a doublé. Les données rapportées plus tôt par Jensen, dans Bias in Mental Testing (1980, p. 44) présentent un tableau encore plus sombre.

Bien que la plupart des psychologues acceptent volontiers l’idée que le QI mesure avec efficacité l’intelligence, certains estiment que les différences culturelles entre les groupes ethniques sont à l’origine même des différences de scores entre groupes. Ou pour dire autrement, ils font valoir que les tests de QI seraient biaisés contre les noirs. Deux exemples de tests contredisent cette hypothèse (pp. 282-285, 718 fn. 34). La première est l’empan de chiffres qui existe sous deux formes : en avant et à l’envers. L’empan à l’envers est deux fois plus chargé en g que l’empan en avant. Or, les différences entre les blancs et les noirs sont deux fois plus prononcées pour l’empan à l’envers. Ceci est assez difficile à expliquer en termes de différences culturelles. Un autre test est celui du temps de réaction, où le sujet presse un bouton sur une console lorsque la lumière apparaît à l’écran, et relâche le bouton lorsque cette lumière se dissipe. L’intérêt du test (qui existe sous plusieurs niveaux de difficulté) est de pouvoir mesurer avec précision la vitesse du cerveau à traiter des informations. Il est considéré d’ailleurs par Jensen comme étant le test de QI le plus pur. Là aussi, de grandes différences ont été trouvées, et elles augmentent lorsque la complexité des tests (et donc les charges en g) augmente. Le fait que les noirs avaient des temps de mouvement plus rapides que les blancs suggère que la motivation n’est pas moins élevée chez les noirs. A contrario, chez les asiatiques, les temps de mouvements étaient les plus lents, mais le temps de réaction était encore même plus rapide que celui des blancs.

Ceci étant dit, la culture est souvent interprétée à tort comme étant une variable purement environnementale. Si l’on en croit la plupart des études menées jusqu’à présent, l’environnement serait un peu moins de 50% héritable. Les auteurs se réfèrent notamment à l’étude de Plomin et Bergeman, The nature of nurture: Genetic influences on “environmental” measures (1991). Ils font ensuite le point (pp. 314-315) que les comportements et les styles parentaux qui se transmettent de génération en génération sont extrêmement difficiles à manipuler pour les autorités publiques. Même l’adoption aurait ses limites. Ils estiment que même si le QI était très sensible aux influences environnementales et culturelles, cela ne veut pas dire que les différences de QI entre groupes vont se réduire pour autant.

Le chapitre 14 est un peu l’extension du précédent. S’appuyant toujours sur les données du NLSY, les auteurs examinent les conséquences des disparités ethniques de QI, notamment entre les noirs, les blancs et les latinos. Les auteurs examinent ici l’impact du QI sur les différences de taux de chômage, de salaires, de criminalité, de taux de mariage, etc. Pour être bref, le QI peut avoir un impact considérable sur les résultats socio-économiques. Le meilleur exemple qu’ils proposent (p. 324) est l’examen des disparités de salaires par type de profession lorsque sont contrôlés (1) l’âge, (2) l’âge et l’éducation, (3) l’âge, l’éducation et le SSE parental, (4) l’âge et le QI. Le tableau ci-dessous présente la situation de façon très claire :

The Bell Curve, 1994, Herrnstein and Murray (graph p. 324)

Quand l’âge et le QI sont contrôlés, les différences s’évaporent complètement, pour ainsi dire. Cette donnée ne s’accorde pas bien avec l’idée selon laquelle les noirs gagnent moins de revenus parce qu’il seraient victimes de discrimination.

Contrôler le niveau de QI réduit considérablement les différences du revenu familial. Quand le QI n’est pas pris en compte, les taux de pauvreté étaient de 7%, 26%, et 18% pour les blancs, les noirs et les latinos. Une fois le QI pris en compte, les taux sont de 6%, 11%, et 9%, respectivement (p. 326). Ce n’est pas tout. Lorsque le QI est contrôlé, les différences ethniques dans la probabilité de donner vie à un enfant de faible poids de naissance sont réduites entre les noirs et les blancs (p. 334), de même que la probabilité d’avoir un enfant à bas QI (p. 337), de vivre des aides sociales (p. 332), ou d’avoir été au chômage (p. 328).

Il faut bien comprendre néanmoins que certaines disparités persistent encore, même après contrôle du QI. Cela ne signifie pas, comme les critiques laissent souvent entendre, que le QI n’est pas un prédicteur important, mais simplement qu’il y a d’autres facteurs explicatifs au-delà du QI. Dans certains cas, il arrive même que le QI n’a presque pas d’effet sur les disparités ethniques. Cela est vrai en ce qui concerne les différences ethniques dans le taux de mariage (p. 329) ou les naissances illégitimes (p. 331). Pour autant, le taux de naissances illégitimes diminue (pp. 179-184) et le taux de mariage augmente (pp. 170-172, 174-176) aux niveaux supérieurs du QI dans la population blanche. Cela suggère tout simplement que les différences entre plusieurs groupes, par opposition aux différences au sein d’un groupe, dans le taux de mariage ou les naissances illégitimes ont des causes qui n’ont vraisemblablement pas grand chose à voir avec le QI.

En revanche, certains détails sont assez exceptionnels et méritent qu’on s’y focalise. Par exemple, une fois le QI contrôlé, les différences entre les blancs et les noirs dans la probabilité d’obtenir un diplôme universitaire ne sont pas tout à fait réduites puisque, à QI constant, les noirs (68%) sont même plus susceptibles que les blancs (50%) d’obtenir un diplôme (p. 320). La même chose est vraie en ce qui concerne la probabilité d’occuper une profession de niveau supérieur, à 10% pour les blancs, et 26% pour les noirs (p. 322).

Plusieurs explications sont possibles. Soit les noirs font preuve de plus de motivation que les blancs, soit les noirs sont avantagés du fait de la discrimination positive. Cette dernière hypothèse est celle optée par les auteurs (chap. 19 et 20), bien que certains chercheurs ne sont pas spécialement d’accord, optant pour la première hypothèse. Voir par exemple, Race to College: The Reverse Gap (2009), de Mangino.

Dans tous les cas, l’importance du QI explique pourquoi les autorités publiques ont plusieurs fois tenté de stimuler le QI des enfants pauvres. Le chapitre 17 apporte justement une réponse concrète quant à savoir si le QI est aussi “malléable” qu’on le prétend. Si tel était le cas, les interventions éducatives financées à coût de milliards de dollars produiraient des effets substantiels parmi les enfants de familles défavorisées.

Par voie d’introduction, les auteurs mettent en garde sur l’impact des interventions. Même si le QI pouvait être stimulé de cette manière, il ne s’ensuit pas que les différences entre groupes vont se rétrécir. La littérature indique plutôt le contraire (pp. 393-394). L’explication tient du fait que les enfants à fort QI en profiteraient davantage. Lorsque les ressources supplémentaires sont mises à la disposition de tout le monde, disons une bibliothèque, ce sont les enfants intelligents à être les plus susceptibles de consulter les bibliothèques.

Mais que se passe-t-il si la durée des interventions s’étale sur les années ? La réponse est que le gain de QI s’estompe. Pour preuve, les célèbres Perry Preschool, Head Start, Infant Health and Development Program, etc., n’ont pas réussi à stimuler le QI des enfants pauvres, blancs et noirs, de façon durable. L’explication tient du fait que la variance génétique du QI augmente de l’enfance à l’âge adulte (pp. 105-108). Les gains de QI s’évaporent naturellement.

Deux programmes de grandes envergures ont parfois été présentés comme étant un franc succès : l’Abecedarian et le Milwaukee Project. Concernant le premier, le programme avait à peine démarré que le groupe expérimental surpassait déjà le groupe de contrôle d’autant de points que la différence qui persistait à la fin du programme (une différence de 4 points qui est restée tout à fait stable pendant la durée du programme – soit environ 20 ans) ce qui pourrait s’expliquer par le QI supérieur des mères dans le groupe expérimental. La taille de l’échantillon est d’ailleurs tellement insignifiante que le programme ne mérite pas qu’on s’y attarde plus longtemps. Quant au second programme, il a réussi a augmenté de façon incroyable le QI des enfants noirs (25 points, avant de retomber à 10 points). Néanmoins, il n’y a pas eu d’amélioration dans les tests et évaluations scolaires, ce qui fait dire à Locurto et Jensen que l’entrainement aux tests de QI réduit la charge en g des tests. Par conséquent, les tests de QI ne réussissent plus à mesurer g avec précision.

Il existe un énorme consensus autour de la question de la durabilité des gains de QI (p. 406). Il se trouve que les années qui suivent la fin des programmes éducatifs, les gains de QI s’estompent rapidement. La méta-analyse de Leak, Is Timing Everything? (2010), parvient à la même conclusion. De façon générale, les interventions sont de purs échecs, et décrits par les auteurs comme un gaspillage en termes d’efforts, d’investissement, et d’argent.

L’échec des politiques inspirées de l’idéal égalitariste repose sur l’idée erronée que les comportements et les environnements peuvent être façonnés indépendamment de la volonté des individus (p. 532). Comme ils l’ont clairement expliqué, au delà du QI, la liberté d’agir et de se comporter différemment est cela même qui crée les inégalités économiques que l’Etat-providence tend à supprimer. S’attaquer à ce problème signifie supprimer le libre arbitre, les libertés individuelles étant comprimées dans un uniformisme toujours plus grand.

L’idée que les inégalités soient le reflet du capitalisme dégénéré est assez curieuse, autant qu’improbable. Comme Gottfredson l’a expliqué, dans Why g Matters (1997), il s’avère que la complexité croissante de nos sociétés accentue les disparités sociales simplement parce que l’avantage (désavantage) d’un QI élevé (faible) devient alors plus important. Le même argument a été avancé par Herrnstein et Murray (p. 98) qui, en outre, suggèrent que la stratification sociale, et avec son corollaire la ségrégation sociale des riches entre riches et pauvres entre pauvres, peut aussi avoir été accentuée par la prime au diplôme (pp. 55-60, 542). Dans la mesure où le diplôme est devenu un passe obligatoire, les individus à faible capacités cognitives ayant échoué à obtenir ces diplômes voient leurs opportunités se réduire. Tout ceci s’accompagnant d’une inflation de la bureaucratisation, les individus à faible QI ont plus de difficulté à gérer cette complexité croissante, comme de contourner la réglementation. C’est pourquoi les auteurs recommandent sérieusement de repenser ce système dépourvu de sens (p. 542) qui ne possède l’avantage que de favoriser les individus à fort QI.

Mais selon les auteurs, les inégalités ne sont pas autant un problème que l’élargissement des disparités culturelles. L’Etat-providence en aurait une grande part de responsabilité (pp. 524-525). Quand le gouvernement souhaite étendre sa politique de logements sociaux, centres de garderie, refuges pour sans-abri, les individus à revenus modestes vont avoir tendance à se regrouper et former des ghettos de plus en plus concentrés. Le regroupement de personnes aux caractéristiques similaires, cherchant les mêmes intérêts dont celui de récipiendaire, conduit aussi à la ghettoïsation d’une culture, celle qui prévaut dans le quartier. L’hétérogénéité au sein d’un quartier diminue alors qu’elle augmente entre différents quartiers. C’est le scénario qu’ils ont prédit, et dont Murray détaille en profondeur dans son récent livre, Coming Apart.

Parmi les recommandations qu’ils ne font pas, mais que les critiques tendent encore à lui prêter, serait le recours à l’eugénisme. Ils ont été très clair là-dessus : “The government should stop subsidizing births to anyone, rich or poor.” (p. 549).

En revanche, ils recommandent vivement de repenser le Welfare State qui selon eux serait responsable de l’érosion de la famille, avec pour conséquence l’augmentation des naissances illégitimes et des familles monoparentales ainsi que le déclin du mariage. Bien entendu, le premier coupable serait la révolution féministe (pp. 544-545) mais l’état-providence décourage clairement la responsabilité à diriger une famille. Cela est un frein à la mobilité sociale. Charles Murray développe en profondeur cette idée dans Losing Ground (1984/1994, chap. 12, pp. 157-164). L’idée populaire selon laquelle il serait plus difficile aujourd’hui de constituer une famille traditionnelle parce que les gens à revenus modestes ne gagneraient justement pas assez d’argent, n’est pas supportée par les faits (p. 538). Ce détail est d’importance puisque ces incitations perverses sont vraisemblablement les mêmes que celles qui conduisent à l’augmentation de la criminalité, masquée par la hausse du taux d’incarcération.

Les règles actuelles sont devenues complexes à tous les niveaux parce que l’élite cognitive considère qu’un système de règles complexes est plus efficace (p. 541). En un mot, supérieur. L’ironie étant qu’il a été conçu pour aider les pauvres. Mais la nécessité de déchiffrer, démêler toute cette complexité est une barrière pour les individus moins intelligents. Cette simplification des règles est nécessaire même en ce qui concerne les notions de justice et d’honnêteté pour ainsi éviter les interprétations maladroites d’un principe moral complexifié (pp. 543-544). Les auteurs pensent sans doute que l’idéologie selon laquelle tout individu possède le même potentiel cognitif est dangereuse. Cette idée fausse conduit à former des systèmes dommageables pour ceux qu’ils sont censés aider.

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2 comments on “The Bell Curve (Herrnstein & Murray) : Les notes essentielles

  1. yoananda says:

    Texte très clair et synthétique et complet.

    Je rajouterais simplement une chose : on parle de l’effet que la culture aurait sur le développement du QI, mais jamais il n’est fait mention que la culture elle même serait le reflet du QI collectif d’un peuple !!!

    Il me semble assez évident que les ethnies qui ont un QI plus faible ont une culture qui reflete ce QI et non l’inverse.

  2. 猛虎 says:

    “Il me semble assez évident que les ethnies qui ont un QI plus faible ont une culture qui reflete ce QI et non l’inverse.”

    Je pense qu’il faut surtout souligner que c’est aussi le cas à l’intérieur même des groupes. Les individus à fort QI ont une culture qui reflète leur génotype. Le problème des théories culturelles, c’est que les différences culturelles sont effectivement le produit des différences génétiques préalables. Cela ne veut pas dire que les cultures ne peuvent pas changer, mais ça signifie simplement qu’il y a des limites quant aux convergences potentielles.

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