Quelle solution pour les inégalités sociales ?

Richard Wilkinson donne une conférence sur les inégalités sociales.

Vous savez tous que ce que je vais dire est vrai. Je pense que l’intuition que l’inégalité est source de division et corrode la société existe depuis avant la Révolution française. Ce qui a changé est que nous pouvons maintenant examiner les preuves, nous pouvons comparer les sociétés, les sociétés plus ou moins égales, et voir les effets de l’inégalité. Je vais vous emmener à travers les données et ensuite expliquer pourquoi les liens que je vais vous montrer existent.

Mais d’abord, voyons comme nous sommes une bande de misérables. (Rires) Je veux pourtant commencer avec un paradoxe. Ceci vous montre l’espérance de vie par rapport au revenu national brut – comment les pays riches sont en moyenne. Et vous voyez les pays sur la droite, comme la Norvège et les Etats-Unis, sont deux fois plus riches qu’Israël, la Grèce, le Portugal sur la gauche. Et ça ne change rien du tout à leur espérance de vie. Rien ne suggère là une relation. Mais si nous regardons dans nos sociétés, il y a des gradients sociaux extraordinaires pour la santé qui traversent la société. Là encore, c’est l’espérance de vie.

Ce sont de petites zones de l’Angleterre et au Pays de Galles – les plus pauvres à droite, les plus riches à gauche. Une grande différence entre les pauvres et le reste d’entre nous. Même les gens juste en dessous du sommet ont une santé moins bonne que les gens au sommet. Aussi le revenu signifie quelque chose de très important au sein de nos sociétés, et rien entre elles. L’explication de ce paradoxe est que, dans nos sociétés, nous regardons le revenu relatif ou la position sociale, le statut social – où nous sommes en relation les uns aux autres et la taille de l’écart entre nous. Et dès que vous avez cette idée, vous devriez immédiatement demander : ce qui arrive si nous élargissons les différences, ou nous les compressons, les écarts de revenus deviennent-ils plus ou moins importants?

Et c’est ce que je vais vous montrer. Je n’utilise pas de données hypothétiques. Je prends les données de l’ONU – ce sont les mêmes que celles dont la Banque mondiale dispose – sur l’échelle des écarts de revenu dans ces riches et développées démocraties de marché. La mesure que nous avons utilisée, parce que c’est facile à comprendre et que vous pouvez le télécharger, est de combien les 20 % du sommet sont plus riches que les derniers 20% dans chaque pays. Et vous voyez dans les pays les plus égalitaires à gauche – le Japon, la Finlande, la Norvège, la Suède – les premiers 20 % sont environ trois fois et demi, quatre fois plus riches que les derniers 20 pour cent. Mais pour les plus inégalitaires – le Royaume-Uni, le Portugal, les Etats-Unis, Singapour – les différences sont deux fois plus importantes. Sur cette mesure, nous sommes deux fois plus inégaux que certaines des autres démocraties de marché qui réussissent.

Maintenant, je vais vous montrer ce que cela fait à nos sociétés. Nous avons recueilli des données sur les problèmes avec des gradients sociaux, le genre de problèmes qui sont plus fréquents au bas de l’échelle sociale. Les données internationalement comparables sur l’espérance de vie, sur les résultats en maths et en lecture et écriture des enfants, le taux de mortalité infantile, le taux d’homicides, la proportion de la population en prison, le taux de natalité chez les adolescentes, les niveaux de confiance, l’obésité, les maladies mentales – ce qui dans la classification diagnostique normale comprend la toxicomanie et l’alcoolisme – et la mobilité sociale. Nous les avons tous mis dans un seul indice. Ils sont tous la même pondération. Lorsqu’un pays a un score moyen sur ces choses. Et là, vous le voyez par rapport à la mesure de l’inégalité que je viens de vous montrer, que je vais utiliser encore et encore dans les données. Les pays les plus inégalitaires font pire dans toutes ces sortes de problèmes sociaux. C’est une corrélation extrêmement étroite. Mais si vous regardez ce même indice des problèmes sanitaires et sociaux par rapport au PNB par habitant, au revenu national brut, il n’y a rien là, plus aucune corrélation.

Nous nous sommes un peu inquiétés que les gens puissent penser que nous avions choisi des problèmes allant dans le sens de nos arguments et simplement fabriqué ces preuves, nous avons donc publié un article dans le British Medical Journal sur l’indice UNICEF du bien-être des enfants. Il combine 40 composantes différentes mis en place par d’autres personnes. Il prend en compte si les enfants peuvent parler à leurs parents, s’ils ont des livres à la maison, à quoi ressemblent les taux de vaccination, s’il y a de l’intimidation à l’école. Il contient tout. Ici, il est en rapport à cette même mesure de l’inégalité. Les enfants font pire dans les sociétés plus inégalitaires. Un rapport très significatif. Mais encore une fois, si vous regardez cette mesure de bien-être de l’enfant, par rapport au revenu national par habitant, il n’y a aucune relation, aucune suggestion d’une relation.

Ce que toutes les données que je vous ai montré jusqu’ici disent c’est la même chose. Le bien-être moyen de nos sociétés ne dépend plus du revenu national et de la croissance économique. C’est très important dans les pays pauvres, mais pas dans le monde riche et développé. Mais les différences entre nous et où nous sommes les uns par rapport aux autres aujourd’hui ont beaucoup d’importance. Je vais vous montrer des éléments de notre index. Ici, par exemple, c’est la confiance. C’est tout simplement la proportion de la population qui reconnait qu’on peut faire confiance à la plupart des gens. Cela provient de la World Values ​​Survey. Vous voyez, à l’extrémité la plus inégalitaire, c’est environ 15 pour cent de la population qui ont l’impression qu’ils peuvent faire confiance aux autres. Mais dans les sociétés plus égalitaires, il s’élève à 60 ou 65 pour cent. Et si vous regardez les mesures d’implication dans la vie communautaire ou du capital social, des rapports très proches étroitement liée à l’inégalité.

Si je peux dire, nous avons fait tout ce travail deux fois. Nous l’avons fait d’abord sur ces riches pays développés, et puis comme banc d’essai indépendant, nous avons tout refait pour les 50 États américains – en posant simplement la même question: les états les plus inégalitaires font-ils pire dans tous ces types de mesures? Voici donc la confiance d’après une enquête sociale générale du gouvernement fédéral sur l’inégalité. Un éparpillement très semblable sur une même gamme de niveaux de confiance. La même chose se passe. En gros, nous avons trouvé que presque tout ce qui est lié à la confiance au niveau international est liée à la confiance parmi les 50 Etats dans ce banc d’essai indépendant. Nous ne parlons pas seulement d’un coup de chance.

C’est une maladie mentale. L’ OMS a rassemblé les chiffres en utilisant les mêmes entretiens de diagnostic sur des échantillons aléatoires de la population pour nous permettre de comparer les taux de maladie mentale dans chaque société. C’est le pourcentage de la population atteint d’une maladie mentale dans l’année précédente. Et il va d’environ huit pour cent jusqu’à trois fois plus – des sociétés entières avec trois fois le niveau de maladie mentale des autres. Et là encore, étroitement lié à l’inégalité.

C’est la violence. Ces points rouges sont les États américains, et les triangles bleus sont les provinces canadiennes. Mais regardez l’ampleur des différences. Cela va de 15 homicides par million jusqu’à 150. Il s’agit de la proportion de la population en prison. La différence est environ 10 fois supérieure, l’échelle est sur le côté. Mais elle va d’environ 40 à 400 personnes en prison. Cette relation n’est pas principalement due à une augmentation des crimes. Dans certains endroits, c’est en partie le cas. Mais c’est essentiellement du à une augmentation des peines, des peines plus sévères. Et les sociétés les plus inégales sont plus susceptibles également de conserver la peine de mort. Ici nous avons des enfants qui abandonnent l’école secondaire. Encore une fois, des différences assez grandes. Extraordinairement dommageables, si vous parlez d’utiliser les talents de la population.

Ceci est la mobilité sociale. C’est en fait une mesure de la mobilité basée sur le revenu. en gros, cela revient à demander: les pères riches ont-ils des fils riches et les pères pauvres ont-ils des fils pauvres, ou n’y a-t-il aucun rapport entre les deux? Et à la fin plus inégalitaire, le revenu des pères est beaucoup plus important – au Royaume-Uni, aux Etats-Unis. Et dans les pays scandinaves, le revenu des pères est beaucoup moins important. Il y a plus de mobilité sociale. Et comme nous aimons le dire – et je sais qu’il y a beaucoup d’Américains dans l’auditoire ici – si les Américains veulent vivre le rêve américain, ils devraient aller au Danemark.

(Rires)

(Applaudissements)

Je vous ai montré quelques petites choses ici en italique. J’aurais pu montrer un certain nombre d’autres problèmes. Ce sont tous des problèmes qui ont tendance à être plus fréquents au bas de la pente sociale. Mais il y a des problèmes sans fin avec des gradients sociaux qui sont pires dans les pays plus inégalitaires – pas seulement légèrement pire, mais de l’ordre de deux fois à 10 fois plus fréquents. Pensez à la dépense, au coût humain.

Je veux revenir sur ce graphique que je vous ai montré plus tôt où nous rassemblons tout pour faire deux points. La première est que, d’un graphique à l’autre, on trouve que les pays qui font pire, quel que soit le résultat, semblent être les plus inégalitaires, et ceux qui réussissent bien semblent être les pays nordiques et le Japon. Alors ce que nous voyons c’est un dysfonctionnement social général liés à l’inégalité. Ce n’est pas seulement une ou deux choses qui vont mal, c’est la plupart des choses.

L’autre point vraiment important que je veux souligner sur ce graphique est que, si vous regardez en bas, la Suède et le Japon, ce sont des pays très différents de toutes sortes de façons. La position des femmes, comment ils restent proches de la famille nucléaire, sont aux extrémités opposées des pôles en termes de monde riche et développé. Mais une autre différence très importante est de savoir comment ils obtiennent leur plus grande égalité. La Suède a d’énormes différences dans les salaires, et il réduit l’écart grâce à la fiscalité, un état-providence général, des prestations généreuses et ainsi de suite. Le Japon est un peu différent cependant. D’abord avec des différences beaucoup plus petites dans les salaires bruts. Il y a moins d’impôts. Il y a un état-providence moins important. Et dans notre analyse des états américains, nous trouvons plutôt le même contraste. Il y a certains Etats qui réussissent bien par la redistribution, certains États qui réussissent bien parce qu’ils ont des différences de revenus bruts moindres. Donc, nous concluons que la façon d’obtenir une plus grande égalité n’a pas beaucoup d’importance, du moment que vous y arrivez en quelque sorte.

Je ne parle pas d’égalité parfaite, je parle de ce qui existe dans les démocraties de marché riches et développées. Une autre partie vraiment surprenant de cette image c’est que ce ne sont pas seulement les pauvres qui sont touchés par les inégalités. Il semble y avoir une certaine vérité dans la citation de John Donne “Aucun homme n’est une île.” Et dans un certain nombre d’études, il est possible de comparer comment les gens font dans les pays plus ou moins égalitaires à chaque niveau de la hiérarchie sociale. Ce n’est qu’un exemple. C’est la mortalité infantile. Certains Suédois ont très gentiment classé un grand nombre de leurs décès de nourrissons selon le registre britannique de classification socio-économique générale. Et donc c’est un classement anachronique par professions des pères, et donc les parents seuls sont tous comptabilisés. Mais alors, où il est dit “classe sociale inférieure”, il s’agit des métiers manuels non qualifiés. Elle passe ensuite aux métiers manuels qualifiés au milieu, puis les non manuels juniors , pour monter jusqu’aux professions libérales – médecins, avocats, directeurs des grandes entreprises.

Vous voyez là que la Suède fait mieux que la Grande-Bretagne sur toute la hiérarchie sociale. Les principales différences sont en bas de la société. Mais même au sommet, il semble y avoir un léger avantage dans le fait d’être dans une société plus égalitaire. Nous montrons cela sur environ cinq ensembles différents de données couvrant les résultats scolaires et de la santé aux Etats-Unis et internationalement. Et cela semble être l’impression générale – qu’une plus grande égalité fait plus de différence dans le bas, mais a quelques avantages, même au sommet.

Mais je dois dire quelques mots sur ce qui se passe. Je pense que j’examine et je parle des effets psychosociaux de l’inégalité. Plus à voir avec des sentiments de supériorité et d’infériorité, d’être valorisé et dévalorisé, respecté et méprisé. Et bien sûr, ces sentiments de concurrence de statut qui en ressortent entraîne le consumérisme dans notre société. Cela conduit aussi à l’insécurité du statut. Nous nous inquiétons davantage de la façon dont nous sommes jugés et vus par les autres, si nous sommes considérés comme attirants, intelligents, tout ce genre de chose. L’augmentation des jugements sociaux-évaluatifs, la crainte de ces jugements sociaux-évaluatifs.

Fait intéressant, certains travaux parallèles en cours en psychologie sociale : il y a des gens qui ont examiné 208 études différentes dans laquelle les volontaires avaient été invités dans un laboratoire psychologique pour qu’on mesure leurs hormones de stress, leurs réponses à faire des tâches stressantes. Et dans le bilan, ce qu’ils voulaient examiner c’est ce genre de stress qui plus régulièrement fait monter les niveaux de cortisol, l’hormone principale du stress. Et on a conclu que c’était les tâches qui comprenaient une menace socio-évaluative – des menaces envers l’estime de soi ou le statut social par lesquelles les autres peuvent juger négativement vos performances. Ce genre de stress a un effet très particulier sur la physiologie du stress.

Nous avons été critiqués. Bien sûr, il ya des gens qui n’aiment pas ce genre de choses et des gens qui trouvent cela très surprenant. Je dois vous dire que que lorsque les gens nous critiquent notre choix de données, nous ne choisissons jamais les données. Nous avons une règle absolue que si notre source de données contient des données pour l’un des pays que nous étudions, elle intègre l’analyse. Notre source de données décide s’il s’agit de données fiables, pas nous. Sinon cela fausserait tout.

Qu’en est-il d’autres pays? Il y a 200 études de la santé par rapport au revenu et à l’égalité dans les revues professionnelles. Ce n’est pas limité à ces pays-là, cachant une démonstration très simple. Les mêmes pays, la même mesure de l’inégalité, un problème après l’autre. Pourquoi ne pas contrôler les autres facteurs? Eh bien, nous avons montré que le PNB par habitant ne fait aucune différence. Et bien sûr, d’autres qui utilisent des méthodes plus sophistiquées dans la littérature ont contrôlé la pauvreté et l’éducation et ainsi de suite.

Et la causalité? La corrélation en soi ne prouve pas la causalité. Nous passons pas mal de temps. Et effectivement, les gens connaissent les liens de causalité assez bien dans certains de ces résultats. Le grand changement dans notre compréhension des facteurs de santé chronique dans le monde riche et développé est comment le stress chronique important à partir de sources sociales affecte le système immunitaire, le système cardiovasculaire. Ou par exemple, la raison pour laquelle la violence devient plus fréquente dans les sociétés plus inégalitaires c’est parce que les gens n’aiment pas qu’on les méprisent.

Je dois dire que pour faire face à cela, nous devons traiter l’après impôt et l’avant impôt. Nous devons contraindre le revenu, les revenus de la culture en bonus au sommet. Je pense que nous devons rendre nos patrons responsables de leurs employés de quelque façon que nous le pouvons. Je pense que le message à retenir est que nous pouvons améliorer la qualité réelle de la vie humaine en réduisant les écarts de revenus entre nous. Soudain, nous avons une prise sur le bien-être psychosocial des sociétés entières, et c’est excitant.

Merci !

(Applaudissements)

La première idée qui vient à l’esprit est une formule toute faite qui semble souvent revenir dès lors que les données nous dérangent, comme guise d’argument d’autorité : “corrélation n’est pas causalité”. Or, le propre de l’analyse théorique est de poser l’idée que la situation aurait été “autrement meilleure” si les inégalités auraient été réduites. Le fait que de nombreux problèmes sociaux soient fortement corrélés aux inégalités sociales mais absolument pas au revenu national par habitant est pourtant une découverte intéressante. Et intrigante.

D’après Kahneman (2006, pp. 5-8), la corrélation positive entre richesse individuelle et bonheur n’est qu’une illusion. Ce n’est pas le fait d’être riche en soi qui rend plus heureux, mais le fait d’être “plus riche que les autres” qui rend plus heureux. Inversement, c’est le fait d’être “plus pauvre que les autres” qui rend moins heureux. Bien entendu, l’augmentation du PIB par habitant augmente le niveau de bonheur général, à ceci près qu’au delà d’un certain plafond, le PIB par habitant n’a plus d’effet sur le niveau de bonheur. Une explication alternative, avance-t-il, serait qu’un niveau élevé de revenus est associé au bonheur global évalué mais pas au bonheur expérimenté.

Mais si être riche rendait réellement plus heureux ? Il reste à savoir comment et pourquoi ces individus sont-ils devenus riches. Si les personnes pauvres possèdent des caractéristiques qui les ont rendues pauvres, et les personnes riches des caractéristiques qui les ont rendues riches, on peut faire valoir que ce sont ces caractéristiques là, et rien d’autres, qui les rendent heureuses ou pas. En d’autres termes, le lien entre bonheur et richesse n’est qu’une pure illusion.

À mesure que les inégalités se développent, les pauvres deviennent relativement de plus en plus pauvres, les riches de plus en plus riches, et ce, en dépit du fait que la richesse augmente en termes absolus. L’une des conséquences évidentes est le développement de la ghettoisation des classes sociales. Est-ce un problème ? Peut-être. Mais la question essentielle est de savoir ce que pourrait faire le gouvernement. En souhaitant aider les plus démunis, le gouvernement peut accroître les disparités sociales, notamment en santé. Egaliser la disponibilité des ressources ne signifie pas l’égalisation quant à leur usage, comme je l’ai fait valoir dans l’article suivant :

L’Etat providence : une illustration de la loi des conséquences inattendues

Aussi, une question souvent négligée parmi les socialistes et égalitaristes est l’impact psychologique de l’Etat-providence sur les individus dans la société. Lorsque le gouvernement déclare que tout le monde a le “droit” de réclamer des allocations et de l’argent provenant des impôts – en d’autres termes quémander l’aide de l’Etat – les individus perdent leur intégrité parce qu’ils croient qu’ils ont le “droit” de profiter de l’argent des autres et que leur situation précaire n’est absolument pas de leur faute, mais celle du système. L’action de l’Etat-providence enlève toute fierté d’avoir à ne pas dépendre d’autrui.

Dans un environnement résolument socialiste, les individus auront tendance à penser que leur situation précaire relève essentiellement des défaillances du système. Dans un tel environnement, les gens se déresponsabilisent, et font plutôt porter la responsabilité sur le gouvernement. Ils se permettent de demander plus de droits, croyant que c’est le gouvernement, lui seul, qui pourrait leur donner la chance de sortir de la précarité alors que cette chance dépend probablement plus de leur volonté que de celle des autres. Inutile de préciser que tout ceci n’encourage absolument pas l’effort individuel. Charles Murray, dans “Coming Apart” (2012) explique parfaitement le phénomène :

Until recently, healthy men in the prime of life who did not work were scorned as bums. Even when the man was jobless through no fault of his own, America’s deeply rooted stigma against idleness persisted …

The Unbelievable Rise in Physical Disability

That norm has softened. Consider first the strange case of workers who have convinced the government that they are unable to work. The percentage of workers who actually are physically or emotionally unable to work for reasons beyond their control has necessarily gone down since 1960. Medical care now cures or alleviates many ailments that would have prevented a person from working in 1960. Technology has produced compensations for physical handicaps and intellectual limitations. Many backbreaking manual jobs in 1960 are now done by sitting at the controls of a Bobcat. Yet the percentage of people qualifying for federal disability benefits because they are unable to work rose from 0.7 percent of the size of the labor force in 1960 to 5.3 percent in 2010.

Coming Apart p. 171

This rising trendline is not produced by changes in the legal definition of physical disability or the pool of people who qualify for benefits. Both have been tweaked but not substantially changed since 1960. Increases in substance abuse don’t explain it (substance abuse is not a qualifying disability). Maybe some of the growth in the 1960s can be explained by disabled people first learning about the program. But the rest of the trendline reflects in part an increase in the number of people seeking to get benefits who aren’t really unable to work – an increase in Americans for whom the founding virtue of industriousness is not a big deal anymore.

Labor force Participation

If you believe in the importance of industriousness among prime-age males, there’s no benign explanation for the gap. I have already pointed out that disability and illness should have made the line go the other way. Nor can we blame increased unemployment that created discouraged workers – the average white unemployment rate in 2004-8 was actually a bit lower (4.5 percent) than it had been in 1960-64 (5.1 percent). A substantial number of prime-age white working-age men dropped out of the labor force for no obvious reason.

Coming Apart p. 173

“It’s the Labor Market’s Fault”

Inside the black box. … What was going on with these men who were no longer employed or were not even looking for work? … Economists Mark Aguiar and Erik Hurst gave us another kind of look inside that black box with their analysis of American time-use surveys from 1965 through 2005. “Time-use surveys” ask respondents what they did on the previous day, separated into fifteen-minute increments. At the end, the entire day is accounted for. … The Survey Research Center at the University of Michigan conducted such a survey in 1965-66, the Survey Research Center at the University of Maryland conducted one in 1985, and the Bureau of Labor Statistics has conducted annual time-use surveys since 2003. 10

Aguiar and Hurst document what they call an increase in “leisure” that primarily affected men with low education. In the first survey, in 1965-66, men with college degrees and men who had not completed high school had nearly the same amount of leisure time per week, with just a two-hour diference. 11 They were only an hour apart in 1985. Then something changed. “Between 1985 and 2005,” Aguiar and Hurst write, “men who had not completed high school increased their leisure time by eight hours per week, while men who had completed college decreased their leisure time by six hours per week.” 12

When Aguiar and Hurst decomposed the ways that men spent their time, the overall pattern for men with no more than a high school diploma is clear. The men of Fishtown spent more time goofing off. Furthermore, the worst results were found among men without jobs. In 2003-5, men who were not employed spent less time on job search, education, and training, and doing useful things around the house than they had in 1985. 13 They spent less time on civic and religious activities. They didn’t even spend their leisure time on active pastimes such as exercise, sports, hobbies, or reading. All of those figures were lower in 2003-5 than they had been in 1985. How did they spend that extra leisure time? Sleeping and watching television. The increase in television viewing was especially large – from men with no more than high school diplomas also goofed off more in 2003-5 than in 1985, but less consistently and with smaller differentials. 14

Comment le gouvernement compte-t-il favoriser la mobilité sociale si, comme nous l’avons vu, la redistribution des fonds publics encourage l’oisiveté ? Au contraire, c’est ce genre d’initiative qui rend encore plus difficile la mobilité sociale. Il est difficile de croire que les inégalités sociales vont se réduire à travers la générosité aveugle de l’Etat-providence.

La perversité de la tolérance extrême peut aussi être illustrée en prenant l’exemple de la scolarité. Sous un régime socialiste, guidé par l’idéologie égalitariste, les élèves les plus perturbateurs mais aussi les plus mauvais ont été interdits d’expulsion sous prétexte qu’ils étaient des “victimes” de la société. Renvoyer ces individus de l’école leur coupait l’opportunité d’apprendre à l’école. Mais ce faisant, l’ambiance des classes se détériore et les autres élèves en difficulté mais désireux d’apprendre ont de plus en plus de difficultés. Pire, l’absence de représailles envoie un signal aux élèves que les débordements sont tout à fait légitimes, ce qui pourrait alors encourager certains élèves de se laisser tenter à rejoindre des groupes peu recommandables. Si les règles étaient plus strictes, les enfants bannis de leur école se feraient secouer par leurs parents, qui ne souhaitent évidemment pas que leurs enfants se laissent complètement aller, et ils auraient alors plus de chances de réussir leur parcours scolaire. Comme on dit, il faut crever l’abcès. Mais cela n’est pas possible tant que ces comportements irresponsables sont tolérés. Ces jeunes resteront déconnectés de la réalité.

L’erreur du socialisme est de considérer que le système est responsable de la situation économique de tout individu. Si une personne est, ou devient pauvre, il faut l’aider. Mais le socialiste inverse la causalité. Il ne cherche par à savoir pourquoi est-il pauvre en premier lieu. C’est pourquoi l’idéologie qui consiste à cultiver l’idée que les aléas de la vie sont essentiellement causés par des phénomènes externes est extrêmement dangereuse. C’est justement pour cette raison qu’elle nourrit la haine pour les inégalités, et les différences individuelles.

Si l’augmentation des inégalités peut cultiver la jalousie des individus pauvres qui ont échoué dans leur carrière, l’idéologie socialiste est également source d’insatisfaction chez les individus, pauvres qui plus est. Par exemple, Napier & Jost (2008) ont trouvé que les progressistes sont plus négativement affectés par la hausse des inégalités que ne le sont les conservateurs, même après ajustement des variables démographiques. Leur explication serait que les conservateurs acceptent beaucoup plus facilement les inégalités que les progressistes.

Pourtant, à mesure que le socialisme lutte contre les inégalités, une conséquence inattendue est l’obsession même pour la richesse matérielle. Cultiver l’idée que la richesse doit être partagée, c’est aussi cultiver l’idée que le confort matériel est important. À trop se focaliser sur la richesse matérielle, on a tendance à oublier la richesse spirituelle, qui est sans doute la plus substantielle. C’est une fois que l’on se préoccupe des inégalités sociales que celles-ci deviennent importantes aux yeux des gens, et donc insupportables.

Il est courant d’entendre dire que les inégalités poussent les pauvres à commettre des crimes, parce qu’ils seraient soi-disant jaloux. Mais ce n’est certainement pas suffisant pour les pousser à commettre un acte aussi déshonorant. Une meilleure explication serait l’érosion de l’honnêteté. Il est fort probable que les individus (si ce n’est quelques exceptions) ne commettraient pas de crime s’ils étaient intègres et honnêtes, en dépit du fait que la loi ne les enverrait même pas en prison. L’honneur suffirait à les en dissuader. Le crime est le moyen le plus sûr de s’embourber dans la pauvreté. Par contraste, le moyen le plus sûr pour devenir riche, c’est le labeur.

De par sa générosité aveugle, l’Etat-providence enlève aux individus ce qui fait d’eux des personnes civilisées : la peur des représailles. Dès l’instant où les valeurs fondamentales se perdent, les individus perdent pieds avec la réalité. La tendance criminelle serait plus élevée que ce qu’il en aurait été autrement. C’est quand l’honnêteté perd son sens que le crime prend son sens.

C’est parce que dans une société où la sévérité ne tolère aucun écart de conduite, l’irresponsabilité conduit tout individu à sa propre perte. En réponse, les socialistes déclarent que le marché libre s’apparente à la loi de la jungle. Or, c’est justement dans cet environnement que les individus deviennent civilisés. Comme le disait parfaitement Charles Murray (2012, p. 178) :

Insofar as men need to work to survive – an important proviso – falling hourly income does not discourage work.

Personne n’éprouve de la satisfaction à vivre aux dépens des autres. Sous le système de l’Etat-providence, les individus perdent le sens des responsabilités. La fierté de savoir se débrouiller soi-même, de ne pas dépendre d’autrui. Que devient-elle ? Une fois toutes ces valeurs désormais dépourvues de sens, le seul motif de satisfaction personnelle est le confort matériel. Et vient alors l’obsession pour la richesse matérielle. Peu importe la façon dont on l’obtient.

Aussi, lorsque le gouvernement redistribue de l’argent, il envoie deux signaux à la classe bourgeoise : (1) que le gouvernement se substitue à l’action privée pour les oeuvres de charité (2) que l’argent est une valeur fondamentale. Ces deux facteurs se combinent l’un à l’autre pour décourager les riches à donner. Il n’y a aucune raison de donner de l’argent lorsque le gouvernement s’en charge déjà avec l’argent qu’il tire des impôts, à plus forte raison lorsque les valeurs spirituelles sont passées au second plan. Si la charité privée n’avait pas été découragée par la taxation, les personnes riches éprouveraient plus de fierté à donner de l’argent de façon directe plutôt qu’indirecte. La charité serait considérée en plus haute estime, ce qui encouragerait d’autant plus les oeuvres de charité.

Un autre détail qui a son importance. Un Etat-providence est un Etat puissant et omnipotent, ce qui encourage les actions de lobbying. Les défenseurs d’un Etat-providence se défendent de cette critique en faisant valoir que les premiers coupables sont les lobbies, et non le gouvernement. Mais c’est prendre la raison par son mauvais bout. Qui a le “devoir” de servir et de défendre les intérêts du peuple ? Certainement pas les entreprises. Dans cette affaire, tout le monde est corrompu. L’érosion des valeurs affecte toutes les classes (à des degrés peut-être divers). L’élite bourgeoise s’efforcera de contourner les failles du système et de fuir l’impôt alors que la classe populaire perdra le sens de l’honneur en exigeant plus de droits. L’intégrité laisse la place à la rapacité. Ceci est pourtant parfaitement prévisible. Une fois que les valeurs immatérielles cessent d’apporter satisfaction, on se raccroche aux valeurs matérielles. Et tous les moyens sont bons pour parvenir à ces fins.

Le meilleur moyen d’encourager les riches à donner serait d’insister sur la vertu. C’est pourquoi le déclin de la religion me semble plus préoccupant que l’accroissement des inégalités sociales. L’obsession du matérialisme ne doit pas être pensée sans l’érosion des valeurs et des traditions. En vertu de tout ce qui vient d’être dit, j’estime que le meilleur moyen de lutter contre les inégalités, c’est de cesser la lutte contre les inégalités.

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