Ces petites choses que je n’aime pas…

Parcourant le web depuis quelques années déjà, il m’a été donné plusieurs fois d’être frustré, voir irrité, par des conversations que j’ai pu lire. Voici quelques points les plus importants.

1. La généralisation abusive.

Quand il m’arrive (souvent, à dire vrai) de citer des données, on me rétorque parfois que “ce n’est pas vrai, mon expérience témoigne du contraire”. Ainsi, quand j’avais écrit une fois que le cancer a pour principale cause les habitudes de vie et habitudes alimentaires, on m’a rétorqué que “j’ai des amis qui mangeaient bien, et ils ont fini avec un cancer”.

Mais une anecdote n’est pas une donnée. Et le pluriel d’une “anecdote” n’est pas une “donnée”. Cela devrait être enseigné à l’école.

Un témoignage n’est jamais qu’une anecdote. La même chose est vrai des reportages à la télévision ou dans le journal. Avancer l’idée qu’un phénomène ou un autre est de plus en plus répandu sous prétexte qu’un citoyen lambda a affirmé que c’est “ce qu’il a vu” est tout à fait fallacieux.

Le sophisme de la généralisation abusive repose sur le fait que l’expérience personnelle est un cas tout à fait généralisable. Supposons que je vive à Paris. Je pourrais affirmer que d’après ce que j’ai pu voir en ville, j’estimerais que moins de 1% de la population est non-blanche, contrairement à ce qu’affirme les données. Cette déclaration naïve néglige le fait que tous les quartiers ou régions ne sont pas homogènes; il n’y a qu’à regarder les Etats-Unis pour voir que les africains sont localisés plus dans les Etats du Sud que dans les Etats du Nord. À titre d’exemple, on pourrait faire valoir que Paris étant une grande ville, qui plus est la capitale de France, les individus les plus riches et les plus intelligents tendent à se ghettoïser, à se regrouper. Ainsi, on pourrait affirmer que dans les quartiers pauvres, la proportion de population non-blanche est beaucoup plus élevée, disons, 50%. De la même façon, un blanc qui vit dans un quartier pauvre pourrait mettre en avant l’idée que son expérience prouve que plus de 50% de la population française serait non-blanche que cela ne prouverait rien à dire vrai. Après, le fait que les données soit bidouillées ou non, c’est autre chose.

2. L’argument d’autorité.

Il m’arrive de voir dans diverses conversations que des scientifiques répliquent que vous n’avez pas de diplômes ni de qualifications en la matière, et donc glisser subrepticement l’idée que vous n’avez aucune légitimité à discuter du sujet, que votre seul droit serait de fermer votre bouche et d’écouter les experts. Que l’on soit plus expérimenté ou décoré ne nous donne aucune excuse pour jouer les fanfarons. L’argument d’autorité consiste surtout à dire que l’expert en question ne peut pas se tromper. Les experts, comme on les appelle, ne seraient donc pas des hommes du commun. Ce genre de répliques m’apparaît être une excuse pour discréditer son interlocuteur, et mettre un terme à toute discussion approfondie dès lors qu’on est en panne d’idée.

3. Corrélation n’est pas causalité.

Voici une formule célèbre qui me semble constamment revenir dans n’importe quelle discussion un tant soit peu sérieuse. C’est une formule qui insinue sournoisement que les chercheurs ayant dessiné des courbes de régression pour estimer la corrélation entre deux variables n’ont absolument aucune interprétation à nous fournir. D’après les centaines de papiers que j’ai pu lire jusqu’à présent, autant en économie, sociologie, ou psychologie, cela ne semble clairement pas évident. Typiquement, les papiers commencent par une introduction qui présente l’idée générale de la thèse ainsi que les précédents travaux qui ont déjà été réalisés à cette issue. La deuxième partie, par les données, les méthodes, l’échantillon, etc. La troisième partie présente les résultats et les calculs. La quatrième partie une section “Discussion” où les auteurs tentent d’expliquer le sens de la causalité, les implications de leur recherche, et éventuellement, les limitations de l’étude.

Alors d’où est-ce que l’on sort le commentaire en trois mots “corrélation n’est pas causalité” ? Peut-être que les commentateurs n’ont pas pris la peine de lire le papier en question. Ou plutôt, la stratégie consiste simplement à cracher des “corrélation n’est pas causalité” dès lors qu’un résultat invalide nos croyances, et à conclure que la corrélation est bien un causalité lorsque le résultat est en ligne avec nos croyances. C’est facile, et on ne se prend pas la tête. Cela n’en reste pas moins une piteuse tentative de mettre court à une discussion dès lors qu’on est à court d’idée.

Parce que si les chercheurs en question ont tenté de mettre en avant leur théorie, ce n’est certainement pas pour être rejetée par une formule toute faite. Si l’on doute de la causalité de la relation, ou du sens de la causalité, la chose à faire consiste à discuter de la théorie. La formule “corrélation n’est pas causalité” n’est pas nécessaire dans toute discussion sérieuse. A ce niveau, c’est juste du trolling.

4. Citation hors contexte.

Autre forme de malhonnêteté intellectuelle, la citation hors de contexte. C’est ce à quoi j’ai souvent eu affaire venant d’un certain keynésien très particulier, qui a l’art de googler au hasard certains mots clés pour réfuter les théories autrichiennes en économie. En fait, ce genre de fautes peut s’avérer n’être qu’une simple erreur d’inattention. Ceci peut arriver à tout le monde. Mais lorsqu’un telle “inattention de lecture” provient souvent de la même personne et lorsque les biais pointent constamment vers la même direction, la probabilité que ce soit dû à un simple hasard diminue sensiblement. Cela en devient passablement pénible.

5. Mauvaise foi.

Voici un exemple de malhonnêteté intellectuelle qui me fait voir rouge. Absolument rien d’autre ne pourra jamais m’énerver à ce point. Je le rencontre systématiquement. Une tristesse. Quoi donc ? Par exemple, lorsqu’un auteur écrit un livre, il arrive qu’il ait tort sur un point particulier, voire deux, ou même trois, parmi la cinquantaine ou la centaine de points (n’ayant aucun rapport les uns les autres) qu’il a fait valoir dans son ouvrage. Ce que les critiques mal intentionnées ont tendance à faire, c’est de forcer le trait sur les points conflictuels. Ils se contentent de remettre en cause 2 ou 3 idées du livre. Ils concluent ensuite que l’ouvrage tout entier est à jeter, avec un “utter garbage” s’ils sont assez grossiers. Autrement dit, lorsqu’un auteur avance les hypothèses A, B, C … jusqu’à X, Y Z, le fait d’avoir réfuté A et B permet de réfuter toutes les autres hypothèses, jusqu’à Z, quand bien même les sujets sont totalement différents.

Je ne pense pas qu’il existe un meilleur exemple de mauvaise foi. Celle-ci est déjà d’une gravité dont les superlatifs me manquent.

6. Googlage.

C’est un cas de malhonnêteté qui revient également assez souvent, j’ai l’impression : citer des références dont on n’a pas pris la peine de lire. Par exemple, lorsqu’un intervenant cite une référence comme “The Bell Curve”, je lis parfois des réponses du style “The Bell Curve a été réfuté” accompagnées d’un lien vers Wikipedia sur des livres critiquant l’ouvrage de Herrnstein et Murray. D’abord, le fait qu’il existe une critique ne signifie pas qu’elle soit pertinente. Citer, c’est bien. Lire, c’est mieux. Mais le plus important est la façon dont les références ont été jetées sur la table. Aucune citation des livres en question, aucune indication de pages, ni même de commentaire, ou de résumé. Est-ce que ces personnes ont lu les critiques de “The Bell Curve” ? D’ailleurs, ont-ils réellement lu The Bell Curve ? Pourquoi en serait-il ainsi, s’ils ne sont même pas fichus de citer ne serait-ce qu’un passage des livres en question ?

De toute évidence, il apparait clairement qu’ils se sont simplement contenté de googler au hasard “Bell Curve refuted”, “Bell Curve criticism” ou encore “Bell Curve myth”. Cette stratégie fonctionne comme un argument d’autorité : mettre court à une discussion de la manière la plus lâche et la plus méprisable qui soit.

En passant, Richard Lynn a sévèrement critiqué les 2 livres réfutant The Bell Curve. Des critiques qui pour ainsi dire semblent fatales à première vue. Ah non, c’est vrai. Richard Lynn est un vieux raciste. Sa parole ne peut pas être fiable, évidemment. Merde.

7. Réplication des études.

Je vois constamment des gens qui, pour tenter d’illustrer leur point de vue, citent non pas plusieurs études mais une seule étude. Pourtant, toute étude a besoin d’être répliquée, afin de s’assurer que ce résultat est bien généralisable. De la même façon, lorsqu’une étude se déroule, disons, aux USA, le résultat n’est pas nécessairement réplicable dans d’autres pays qui peuvent disposer de certaines caractéristiques particulières.

En ce qui concerne les méta-analyses, la prudence reste également de mise, car les biais de publication sont plus fréquentes. Il est clair que les chercheurs ont tendance à sélectionner les études qui vont dans le sens de leurs idées préconçues, afin de produire un résultat sexy pour leur méta-analyse.

8. Neuf c’est mieux.

Tout comme “corrélation n’est pas causalité”, l’idée que “ce qui est neuf est mieux” semble être à la mode. J’ai bien peur de ne pas être un cas isolé, là encore. Des études sont rejetées d’un revers de main pour le simple fait qu’elles sont assez datées. Quand deux études se contredisent, certains semblent vouloir systématiquement choisir d’accréditer l’étude la plus récente, sans étudier de plus près la nature de la contradiction. Ainsi, certaines idées et théories nouvelles semblent recevoir plus de crédit qu’elles n’en mériteraient. Le fait qu’une théorie soit plus “neuve” qu’une autre ne lui donne pas plus de légitimité. D’ailleurs, le paradoxe tient du fait que plus une théorie survit à travers le temps, et plus la probabilité qu’elle soit juste est susceptible d’augmenter.

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8 comments on “Ces petites choses que je n’aime pas…

  1. René de Sévérac says:

    Et l’usage abondant des expressions américaines ….
    Exemple “The Bell Curve”, ou bien on parle l’ouvrage de Herrnstein et Murray, il s’agit alors de rien moins que la “Courbe de Gauss” (qui a la forme d’une cloche) comme représentation de la distribution de données de mesure d’intelligence (QI) d’une “population” .
    Il faut donc distinguer entre une représentation mathématique et les objets qui sont représenté ainsi. Et, donc, Il est parfaitement sain de discuter les thèses de H&M, mais pas la représentation d’une distribution stochastique.

    Un autre point intéressant que vous discutez est le rôle des experts. Il s’agit souvent d’interdire toute discussion.
    Au Moyen-Age (et bien plus tard) on recourrait à ce procédé : le théologien (ou la Bible) valait argument définitif.
    Nous ne sommes pas loin de la méthode.
    Un exemple, le GIEC en tant que rassemblement de 2500 théologiens experts e sauraient être contredits par un individu. Oser contester la voie de DieuScience est purement hérétique !

    • René de Sévérac says:

      Dans la dernière phrase j’ai voulu faire la malin :
      Un exemple, le GIEC en tant que rassemblement de 2500 théologiens experts ne sauraient être contredits par un individu. Oser contester la voie de Dieu Science est purement hérétique !
      Voici la phrase corrigée ! Enfin, j’espère.

  2. René de Sévérac says:

    En effet c’et mieux, les balises DEL étaient mal employées.

  3. 猛虎 says:

    Il est vrai que c’est un peu agaçant de lire dans les articles citant des scientifiques et/ou des économistes en prenant soin d’y rajouter tout son palmarès, avec le plus de nom à rallonge possible, histoire d’impressionner le lecteur naïf. Paul Krugman est un bon exemple. Depuis son prix nobel en 2008, on a tendance à ajouter, Nobel 2008, après son nom. J’ai également visionné une conférence où une personne (dont je ne connais pas le nom) a dénoncé certains économistes pour tirer profit de leur notoriété suite au Nobel qui leur a été décerné en faisant des recommandations politiques dans un domaine outre que celui pour lequel il a gagné le Nobel (en vérité, il visait spécialement Krugman, également présent à ses côtés – il a dû apprécier). Krugman est spécialiste en commerce internationale, pas en politique monétaire, dite relance budgétaire, ou keynésienne. Pourtant, cela fait de très nombreuses années qu’il ne parle plus du tout de commerce internationale, ni sur son blog, ni dans les interventions TV. Il dit toujours que le gouvernement doit augmenter les dépenses pour réduire le chômage, relancer l’économie pour sortir de la crise. Ce n’est pas pour cela qu’il a obtenu le Nobel, mais cela ne l’empêche pas d’aller partir faire sa croisade.

    A propos de la science comme nouvelle idéologie. Cela me fait penser que c’est peut-être la raison pour laquelle les individus ne sont plus si opposés au sexe avant le mariage (si vous suivez Aristide, vous comprendrez à quoi je fais allusion). Car je pense que l’avortement n’aurait pas été instauré si facilement parce que les religieux, sauf si je me trompe, chérissent toute forme de vie. Ils sont farouchement opposés à l’avortement. La loi de sa légalisation a pu être possible à cause (1) de la révolution féministe (2) du déclin de la religion.

    • René de Sévérac says:

      Sur votre dernier point, (et je suis, avec plaisir, Aristide), les religieux (la chrétienté catholique, en particulier) ont un respect absolu pour la vie, qu’ils considèrent (c’est mon point de vue) création de Dieu (le mot chérir ne convient pas).
      Le désir de limiter les naissances a toujours été inscrit dans la conscience chrétienne. La contraception chimique embarrassé les dignitaires catholiques par son côté “non-volontaire” (j’entends non basé sur la volonté !), mais je pense que cette démarche (plus adaptée aux faibles) est incontournable.
      Reste l’avortement (le fait de tuer une vie[*]) que les autorités ecclésiastiques ne consentiront jamais à tolérer (opinion que je partage). il reste un DROIT dans la législation moderne (post-chrétienne) car l’interdire reste ue=ne “agression” contre la FEMME ([1]révolution féministe) et que l’Eglise ne peut s’y opposer [2].

      [*] notez que les défenseurs da l’avortement et les adversaires de la peine de mort sont -en gros- les mêmes.
      On peut tuer un innocent [sous condition de ne pas le voir] mais le supplice d’un monstre est troublant.

  4. 猛虎 says:

    Merci pour les précisions.

  5. blh says:

    Bonjour tous.
    Il y a des bons et des mauvais experts, c’est une évidence. Il suffit par exemple, de lire les réactions des ingénieurs de toutes sortes et autres techniciens supérieurs concernant la non-validation du 11/9 officiel.Ceux-là sont mauvais. Par contre les bons, très souvent auto-proclamés, ne se gènent pas pour imposer leur argumenta d’autorité, assaisonnés de jugements ad hominem, quand ce n’est pas ad personam.
    Il n’est pas un domaine où les discussions dégénèrent rapidement en distributions de points godwin, sans pour autant que l’un ou l’autre n’ait de sympathies marquées pour un mouvement ou un autre. Critiquer le sionisme vous expose à une rélégation d’office dans le ghetto des antisémites, donc le plus souvent pror arabes, etc. L’inverse est de la même veine; Et là, on peut facilement génaraliser par: “Vous êtes pro-ceci, donc vous êtes anti-celà”, et réciproquement. Essayez par exemple d’expliquer la raison de l’enfant unique établie par Mao fera de vous un maoïste le pire espèce. Et en ce moment, la mode est au sexe en tout genre. Si le coeur vous en dit…Ou alors sur Fukushima.
    Il y a quelques mois, sur un site dit de droite, j’avais vainement tenté une explication de la loi 1905, sur la laïcité, avec comme références les lois fondamentales du royaume sous Philippe Auguste. Je me suis fait taxé de tous les noms, sauf une demoiselle qui non seulement me suivait, mais apportait d’autres sources asez méconnues( conversations que j’ai hélas perdues suite à un plantage du PC) J’ai toujours une pensée émue pour elle. Mais, dans l’ensemble, interrnaute depuis des années, je me pose de sacrées questions.

  6. 猛虎 says:

    blh, ce que vous dites est d’autant plus vrai que dans le monde virtuel où les intervenants sont parfaitement anonymes, les coups bas arrivent plus facilement que dans les conversations face à face, où les représailles sont plus aisées dans la mesure où elles sont assénées directement. Je pense à ce que disait Kanazawa dans son papier “De Gustibus Est Disputandum” :

    Recall that the human brain and its evolved psychological mechanisms are biased toward viewing and responding to the world as if it were still the EEA. One of the things that did not exist in the EEA was complete anonymity. All interactions and exchanges in the EEA were face-to-face, and there were no anonymous interactions through computer terminals in a laboratory. So, even though complete anonymity is guaranteed by the experimental design, human subjects still behave as if they were not anonymous in the experiment and their exchange partners would know who they were and retaliate against their defection, just as they still act as if poisonous snakes and spiders were serious threats to their survival. 3

    This also explains why one of the factors that most strongly increases the rates of cooperation in Prisoner’s Dilemma games is pregame communication (Dawes 1980:185-86; Sally 1995): When players are allowed to communicate with each other before the game, their rates of cooperation increase (even though they cannot make any binding commitment to cooperate or to punish defectors). While this is one of the most robust findings in the experimental literature on social dilemmas, nobody seems to know for sure why pregame communication increases cooperation (Kollock 1998:194). I believe that pregame communication increases cooperation because it reinforces the perception that the actors are not anonymous and retaliation is therefore possible, despite their clear, conscious cognition to the contrary. The pregame communication allows the human brain’s innate bias to dominate the conscious cognition even further. 4 In this context, it is important to note that only face-to-face pregame communication increases the rates of cooperation; pregame communication via computers does not (Ostrom 1998:6-7). This is probably because communication via computers (which did not exist in the EEA) does not unconsciously reinforce subjects’ perception that other subjects are people they know.

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