Le salaire minimum et la défense socialiste

Il m’est arrivé d’entendre dire que le salaire minimum n’augmente pas le chômage. Parmi les explications possibles, il y a le fait que les entreprises s’adaptent en dégradant les conditions de travail; ce faisant, le salaire minimum ne conduit à aucune hausse du chômage. Donc, on doit le conserver, et même l’augmenter.
La meilleure illustration que j’ai pu trouvée de cette “théorie” provient d’un vieil article d’Alexandre Delaigue. On va analyser les arguments un à un.

Parmi les explications, on y trouve :

– Le fait que, souvent, le salaire minimum n’est pas appliqué (travail clandestin), ou, ce qui revient pratiquement au même, qu’employeurs et salariés ne déclarent pas toutes les heures effectuées par ces derniers;

Cet argument est ridicule en lui-même car il signifie que le salaire ainsi que les avantages sociaux liés au travail sont amoindris. Retour à la case départ.

– Les entreprises s’adaptent en exigeant une productivité accrue des salariés, en intensifiant le travail, voire en dégradant les conditions de travail (le législateur peut augmenter le salaire sur la feuille de paie, mais n’a pas beaucoup de pouvoir sur la température à laquelle le chauffage de l’entreprise est réglé…).

Ce n’est pas parce que l’employeur peut le faire qu’il a tout intérêt à le faire. Faire porter le “coût” du salaire minimum sur les plus productifs affecte leur moral, et peut-être aussi le moral de la totalité des salariés. Puisque la sécurité est négligée, les salariés ne peuvent plus travailler sereinement. Il n’est pas dit que l’employeur prendrait le risque de saper la productivité de toute sa masse salariale. Sans compter les protestations et le mécontentement des salariés. C’est plus facile de sacrifier une minorité en réduisant sa propre demande d’embauche. C’est également s’assurer de s’éviter les soucis à l’avenir.

– Les profits des entreprises concernées sont réduits (notons que normalement, cela devrait réduire le nombre de ces entreprises, donc l’emploi concerné: mais cet effet est différent d’une augmentation du chômage consécutive à la hausse du salaire minimum)

Que le salaire minimum provoque un effet direct ou indirect sur le chômage, il n’empêche que le chômage a augmenté. Le reste n’a que très peu d’importance.

– Les entreprises ont recours au temps partiel, ce qui réduit le nombre d’heures travaillées au salaire minimum, mais pas le nombre d’emplois;

Si le temps de travail est réduit, les revenus suivront la même tendance. Retour à la case départ.

– Les employeurs disposent d’un pouvoir de négociation sur le marché du travail; dans ces conditions, ils exercent une pression à la baisse sur les salaires, qui décourage les individus de travailler; dans ce cas, on peut penser en théorie qu’augmenter le salaire minimum augmente le niveau de l’emploi.

L’idée en elle-même est tout simplement injurieuse. Ça revient à dire que les individus choisissent de mourir de faim au lieu de revoir leur rémunération en fonction de leur productivité.

Un autre élément qui est négligé dans l’article de Delaigue c’est le fait que le salaire minimum n’est jamais appliqué seul. Les entreprises restent taxées. Parmi ces taxes, on peut citer les charges patronales et l’impôt sur les sociétés. La théorie de l’incidence fiscale nous apprend que celui qui paie la taxe est celui qui ne pourra pas la reporter sur d’autres acteurs de l’économie. Tout en bas de l’échelle, il y a les salariés. Ces derniers payent ces taxes sous la forme d’une baisse de salaire. Si l’on impose un seuil légal aux salaires, il n’est pas difficile d’imaginer ce qu’il va se passer lorsque l’employeur se retrouvera dans l’incapacité de reporter les taxes.

Les conséquences négatives de l’imposition des entreprises sur l’investissement et sur les travailleurs

En examinant 85 pays, ils ont constaté qu’une hausse de 10 points de pourcentage du taux d’imposition effectif réduit le taux d’investissement en pourcentage du PIB de 2,2 points de pourcentage et l’investissement direct étranger en pourcentage du PIB de 2,3 points de pourcentage. Ils ont aussi constaté que la même hausse du taux d’imposition réduit de 1,9 le nombre d’entreprises par 100 habitants (par rapport à la moyenne de 5) et l’entrée d’entreprises nouvelles sur le marché par 1,4 point de pourcentage (par rapport à la moyenne de 8 %).

À long terme, chaque hausse de 1 $ du taux d’imposition effectif des entreprises conduit à une réduction de la rémunération supérieure à 1 $. Une étude couvrant les 50 États américains a obtenu des résultats qui vont dans le même sens. De 1977 à 1991, une augmentation de 1 point de pourcentage du taux le plus élevé de l’impôt sur les bénéfices des sociétés a réduit en moyenne les salaires de 0,27 %. De 1992 à 2005, en raison d’une mobilité du capital et d’une concurrence fiscale accrues, la même hausse d’impôt a mené à une diminution des salaires de 0,52 %.

Si le but du salaire minimum devait servir à renverser le pouvoir de négociation des employeurs au profit des employés, force est de constater que l’objectif est loin d’être atteint. Aucune politique ne peut ignorer la loi de l’offre et de la demande.

Lecture complémentaire :
Le chômage, fatalité ou nécessité ? – Cahuc et Zylberberg

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