La crise de 1921 : les chiffres

La récession de 1921 est utilisée autant par les autrichiens que les keynésiens pour faire valoir la supériorité de leurs prescriptions. Les premiers disent que les salaires sont flexibles et que Harding a mené une politique libérale qui s’est avérée payante, les deuxièmes disent que les salaires sont rigides à la baisse et que la sortie de crise s’explique par la chute des taux d’intérêts.
Tout le monde semble d’accord sur le fait que l’expansion monétaire ayant servi à financer la guerre a eu tôt fait d’augmenter les prix à la consommation, et qu’il fallait augmenter les taux directeurs pour contenir l’inflation. C’est là que commence la récession (début 1920 – milieu 1921). Et les disputes quant au remède approprié.

Wages and hours in American industry, July 1914-July 1921

En 1920, la tendance générale fut la stabilité des salaires, qui connaissaient un léger déclin vers la fin de l’année, sauf pour les femmes. C’est à partir de 1921 que tout va changer, puisque durant les six premiers mois, le déclin des salaires s’accélère précipitamment. (voir page 10 et 11)
Ainsi, de Juillet 1914 à Septembre 1920, les salaires horaires ont grimpé de 156% avant d’amorcer un déclin de 16,5% jusqu’à la moitié de l’année 1921 : 17,3% pour les hommes peu qualifiés, 15,2% pour les hommes qualifiés et 14,6% pour les femmes. Le déclin du salaire hebdomadaire est plus important que le déclin du salaire horaire du fait principalement de la réduction du temps de travail avec le recours au temps partiel qui accompagne les “wage cuts”. Le recours au temps partiel a eu un effet pour le moins important sur les revenus des hommes peu qualifiés. Mais qu’ils soient qualifiés ou non, l’évidence est que les hommes ont beaucoup plus souffert des réductions de salaire que les femmes.

Malgré ces baisses de salaires généralisées, à cause de la chute du coût de la vie, les salaires (réels) horaires ont légèrement augmenté durant toute la période de récession tandis que les salaires (réels) hebdomadaires ont connu une tendance inverse. Bien entendu, tous les salaires n’ont pas forcément baissé; les industries du gaz et de l’électricité ont vu leurs salaires se stabiliser, et quelques industries ont vu leurs salaires horaires augmenter et leurs salaires hebdomadaires diminuer du fait des réductions du temps de travail.

La cassure constatée entre fin 1920 et début 1921 dans la baisse des salaires se ressent sur le taux d’emploi qui a connu une cassure entre fin 1920 et début 1921 dans le déclin du nombre de salarié. Le déclin de l’emploi a effectivement ralenti à partir de Janvier 1921. Voir page 17.
On retrouve cette même cassure [fin 1920 – début 1921] dans le nombre d’heures travaillées. Le déclin du temps de travail des hommes a arrêté son déclin en Janvier 1921 pour se stabiliser les mois qui suivent, tandis que pour les femmes le temps de travail a commencé à augmenter en décembre 1920. Voir page 21.

Comment expliquer de déclin général de l’emploi industriel ? Le National Industrial Conference Board associe le déclin de l’emploi à la baisse de la demande et à la “dépression industrielle”. Vraisemblablement, cette dépression industrielle serait également liée à la baisse du temps de travail, entre 1920 et à la moitié de 1921. En fait, on remarque que des industries ont vu leur emploi diminuer suite à une restructuration due à la réorientation de la demande à cause de la fin de la guerre (voir Brick and Tile Manufacturing, page 183 à 190). Ensuite, nombreuses sont les femmes qui sont “rentrées à la maison” en délaissant le travail qu’elles occupaient durant la guerre qui venait de prendre fin. Le graphique Percentages of change in employment from june, 1920 up to july, 1921, page 26, montre que le déclin de l’emploi n’était pas partout homogène.

Les keynésiens prétendent que la sortie de récession est à mettre au crédit de la Fed qui aurait fortement abaissé son taux directeur. Vrai ou faux ? Le graphique ci-dessous parle de lui-même; la partie grise correspondant à la période de récession.


A Critique of the Austrian School Interpretation of the 1920-21 Depression
 (version RAE)

L’étude de Daniel Peter Kuehn sur la crise de 1921 complète les données du livre : Wages and hours in American industry, July 1914-July 1921. La chute des salaires fut effectivement vertigineuse. On y trouve aussi d’autres éléments :
-Certains économistes autrichiens affirment que Harding auraient baissé les impôts, favorisant alors la reprise. Ils omettent deux choses : Harding a élargi le revenu imposable si bien que l’impôt a en réalité augmenté.
-Le taux de roulement de la main-d’oeuvre fut assez élevé pour permettre à la fois aux entreprises et aux salariés une renégociation des contrats de travail, ce qui expliquerait en partie pourquoi les salaires ont fortement chuté.
-Le Commerce Department indique un déclin de 15% du PNB entre 1919 et 1921, tandis que les travaux de Kendrik indiquent seulement une chute de 3%. Christina Romer a jugé les données de Kendrik plus fiables, bien qu’aucune précision ne soit apportée dans le papier de Kuehn, pour en conclure que la récession n’était pas si profonde que cela.

La déflation des prix ne se déroulait pas de façon homogène. Conforme à la théorie autrichienne des cycles économiques, ce fut dans les secteurs où les prix ont monté le plus vite que la baisse des prix a été la plus vive. Ce qui monte le plus, descend le plus :

Price declines were sharpest in the sectors that had previously experienced the most severe inflation, particularly food and clothing (Beney, 1936).

Production et salaire ont diminué en tandem, avec les prix; le fort déclin des salaires nominaux contredit la théorie keynésienne de rigidité des salaires.

Sharp wage and output declines occurred in tandem with the price declines. The NBER index of average weekly earnings across twelve manufacturing industries declined by 34 percent from June 1920 to its lowest point in January, 1922, a considerably steeper drop than the decline of 19 percent recorded in the BLS’s consumer price index over the same period. Other wage indexes showed a more measured decline, such as the New York Federal Reserve’s Composite Wage Index, which fell by only 12 percent. Wilford King (1922), who provides some of the most detailed wage information available on the downturn, records a drop in wages of 8.9 percent from the fourth quarter of 1920 to the first quarter of 1922. King (1922) reports that factory wages declined by 14.5 percent over the same period, with wages in Metals and Metal Products falling 20.5 percent. Whatever measure is used, the decline in wages was considerable, ameliorating much of the shock to real labor costs that would have accompanied deflation in an environment of more rigid nominal wage rates.

À partir de mars 1921, entrée en fonction de harding, la déflation a commencé à ralentir, même si la baisse des prix à la consommation ne serait complètement arrêté qu’un an plus tard (printemps 1922), se fixant à 80% du pic de Juin 1920. King (1922) suggère que le déclin des salaires nominaux s’est stabilisé au 3ème trimestre de 1921, peu après que la production industrielle ait commencé à s’améliorer.

On apprend aussi que Keynes était favorable à la baisse des salaires pour 1921 mais pas pour 1929. La différence tient au fait que la crise de 1921 se résume simplement à une restructuration d’après-guerre. Il estimait que les gens avaient déjà anticipé la reprise. Dans ce cas, la baisse des salaires est un facteur équilibrant.
Une des plus grandes préoccupations de Keynes fut que les réductions des salaires mènent à l’attente de nouvelles réductions de salaires (et ainsi de suite), réduisant à terme l’efficacité marginale du capital, ce qui aurait pour effet d’introduire un choc négatif sur la demande globale. Si le public est conscient que la réduction des salaires est le symptôme de l’éclatement de la bulle, il est alors conscient que cette baisse de salaire est temporaire. Dans ce cas, la baisse des salaires permet une reprise rapide. Bien qu’il ne l’explique pas, à partir de 1929, les gens anticipaient des réductions successives de leur salaire. Durant la Grande Dépression, il n’y aurait apparemment eu aucune attente d’une quelconque reprise. Mais Kuehn l’affirme sans prouver le moins du monde que les gens n’avaient pas conscience que la déflation salariale est due à l’éclatement d’une bulle, ni pourquoi on anticipait des baisses successives de salaire. Bien sûr, on dira que la Fed a laissé la masse monétaire se contracter (en vérité, la Fed a injecté beaucoup de liquidités, bien que cette intervention n’a pas pu empêcher une réduction de la masse monétaire). Ce n’est tout simplement pas une émanation du marché et la faute ne peut pas lui être attribuée.
Une autre raison pour laquelle Keynes suggère que la réduction des salaires pourrait encourager la reprise est que cette réduction abaisserait les taux d’intérêts. Il note que ce mécanisme devient moins performant lorsque les taux d’intérêts deviennent plus faibles alors que la demande de monnaie devient plus élastique : ce phénomène est connu sous le nom de “trappe à liquidité”.
Selon Keynes, la baisse des salaires fait du bien “psychologiquement” pour les entreprises, et celui-ci note que la baisse des salaires réduit la propension qu’ont les entreprises à accumuler de la trésorerie en période de crise au lieu de l’investir; réduire la préférence pour la liquidité (demande de monnaie) lisserait les chocs selon le modèle keynésien.
C’est tout le contraire de l’approche autrichienne qui considère l’augmentation de la demande de monnaie comme un facteur non pas déséquilibrant, mais équilibrant. L’éclatement de la bulle a vu les investissements et les prêts devenir insolvables : de l’épargne a été gaspillée et l’endettement a augmenté. Les gens demandent plus de monnaie pour reconstituer l’épargne et éponger les dettes. Tant que l’épargne n’est pas reconstituée, il sera de toute façon impossible d’opérer une reprise puisque l’absence d’épargne privée empêche l’allongement de la structure de production. Si le gouvernement se charge de relancer l’économie, il subventionnera des entreprises ne générant aucun revenu. Les ressources resteront toujours mal allouées et mal utilisées.

A note on America’s 1920–21 depression as an argument for austerity

D’après ce graphique, les keynésiens pourraient tenter d’avancer (en toute mauvaise foi) que ce fut la chute des dépenses gouvernementales, amorcée en 1921, qui auraient causé la dépression elle-même. Le déclin des dépenses fédérales, marquant la fin de la guerre, est simplement venu accompagner la crise. À cause d’une politique de crédit bon marché, l’inflation atteignait des niveaux inquiétants, au point où la Fed a dû intervenir, pour éteindre l’incendie qu’elle avait allumé, avec une hausse des taux d’intérêts, déprimant de ce fait l’économie. Les individus se sont mis à rembourser plutôt qu’à emprunter, résultant en une destruction de monnaie et en une déflation.

Kuehn estime que c’est la baisse de 0.5% des taux d’intérêts en Mai 1921 qui aurait permis, 3 mois plus tard, la sortie de crise. D’abord, je doute que ce demi point de pourcentage soit réellement significatif; ensuite, je crains que toute politique monétaire ne puisse pas prendre effet immédiatement. Selon Banque du Canada (“Monetary Policy: How It Works, and What It Takes”) :

The Bank of Canada’s policy actions relating to the overnight interest rate have almost immediate effects on the exchange rate and interest rates, but current estimates suggest that it takes between 12 and 18 months for most of the effect on aggregate output to be observed. Most of the effect on inflation is not apparent for between 18 and 24 months (Duguay 1994). And even these estimates are subject to considerable variation. […] In particular, these long time lags mean that central banks must be forward-looking in their policy decisions. […] If, on 1 January 2005, the Bank of Canada observes an event in the world economy that is likely to reduce aggregate demand beginning in June of the same year, there is nothing the Bank can do in January to fully offset that shock. Even if it responded immediately and lowered its policy rate in early January, there simply would not be enough time for its policy to stimulate aggregate demand sufficiently to offset the effects of the shock by June.

Fait intéressant, sur la Figure 1, on peut voir que le niveau des dépenses fédérales s’est stabilisé durant la 1ère moitié de la crise, puis a diminué durant la 2ème moitié de la crise (à partir de début 1921). Mais le premier facteur de sortie de crise fut certainement la baisse rapide des salaires nominaux, permettant aux entreprises d’éviter une flambée des coûts de production. La rigidité des salaires à la baisse, mise en place par les conférences de Hoover (“Industrial Employment and the Policies of Herbert C. Hoover”), fut responsable du chômage élevé en 1929 : les prix baissaient, mais pas les salaires, d’où l’explosion du chômage.

2 comments on “La crise de 1921 : les chiffres

  1. Ajout :

    Daniel Kuehn estime que la dépression de 1921 a vu s’effondrer les prix des biens de consommation plus vite que les biens de production et les actifs. Il reconnaît toutefois que les chiffres sont très mauvais. Mais si cela est vrai, la théorie des cycles autrichiens n’expliquerait pas la dépression de 1921.

    Ce qu’il semble oublier un peu vite, c’est que 1921 est le résultat de la guerre. La guerre est destruction. Toute guerre est de facto une consommation de ‘capital good’. Elle détruit du capital et tend ainsi à ‘aplatir’ la structure de production. Cela pourrait expliquer pourquoi les biens de production n’ont pas connu une chute plus vertigineuse que les biens de consommation, comme ce que prédisait la théorie autrichienne. La dépression de 1921 ne semble pas invalider l’ABCT.

  2. Énorme mise à jour de l’article, en réponse au nouveau papier de Kuehn, histoire de déboulonner quelques mythes keynésiens.

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