La loi de Gresham : cours légal versus asymétrie d’information

Le point de vue autrichien de la loi de Gresham est que le cours légal déclenche le principe qui veut que la mauvaise monnaie chasse la bonne. En quoi consiste la loi de Gresham ? Jörg Guido Hülsmann en donne une explication assez complète dans son ouvrage “The Ethics of Money Production”, chapitre 10 “Legal-Tender Laws”.
Selon que le cours légal soit appliqué aux pièces de monnaies ou aux banques à réserves fractionnaires, l’effet diverge.
1) Supposons que le ducat dispose du cours légal, et que le thaler et la guinée soit autorisés à circuler. Si le ducat est dégradé au point de contenir seulement 30% de sa teneur initiale en or, les autres monnaies ne circuleront pas à plus de 30% de teneur en or, tout simplement parce que les individus peuvent refiler des ducats avilis. Elles ne circuleront pas non plus à un niveau inférieur à 30% d’or, puisqu’elles seront refusées. Les autres monnaies circuleront donc à 30% de teneur en métal précieux. Puisqu’il est interdit d’évaluer la valeur intrinsèque des ducats, il nous est juste possible que de les accepter, quelque soit leur teneur en or. Cela signifie aussi que les individus ont un fort incitatif à dégrader les pièces grâce à des techniques de “clipping” et de “billonnage”. Les bonnes monnaies seront thésaurisées ou exportées tandis que les mauvaises monnaies à cours légal seront utilisées comme moyen de paiement.
2) Si une banque privilégiée dispose du cours légal, ses billets seront moins souvent convertis en or, ce qui signifie qu’elle se retrouve avec des réserves supplémentaires qu’elle ne se gênera pas pour prêter. Ainsi, lorsqu’elle fractionne ses billets à 30% de ses réserves les autres banques sont incitées à fractionner davantage leurs billets car elles peuvent utiliser les billets de la banque à cours légal (que personne n’a le droit de refuser) pour couvrir leur propre émission de billets. En outre, les banques adverses servent de filet de sécurité en cas d’expansion concertée. Le dilemme pour la banque privilégiée c’est qu’elle doit tôt ou tard emboîter le pas, même si cette course vers le bas n’est pas sans fin. Si elle s’y refuse, elle perdra des revenus substantiels; si elle emboîte le pas, elle mettra en péril sa propre liquidité.

Ce dernier scénario est le pire des deux parce que le cours légal entraine une “course vers le bas” tandis que dans le premier scénario le cours légal joue le rôle d’une norme de dégradation de la monnaie. Dans les deux cas, il est dit que c’est la mauvaise monnaie qui chasse la bonne; en vertu du fait que les individus doivent traiter les monnaies indifféremment les unes des autres, ils sont incités à “gratter” les pièces de monnaie à cours légal afin de faire du profit.

Pourtant…
Certains analystes en économie comme Guillaume Rocheteau ou Richard Dutu réfutent l’idée que le cours légal puisse être le seul déclencheur de la loi de Gresham. D’après eux, il est possible pour les experts en monnaie, comme les moneychangers et les minters, d’avilir les pièces de monnaie lorsque les individus ne sont pas capables de différencier les pièces les unes des autres.

Coin B still contains only 90 percent of the silver in coin A, but now both of them have the same imprint and the same shape. An individual who is offered a coin may not know whether it is a type A or a type B, unless he is a coin expert. Situations in which agents face difficulties in recognizing coins could arise for many reasons: Imperfect coinage techniques, wear and tear, clipping (shaving small pieces of metal from the rim), hidden debasement, and counterfeiting.
When it is difficult to verify a coin’s intrinsic quality, A and B tend to be traded at the same price. In this case, coin A will be undervalued and coin B will be overvalued.

Autrement dit, les auteurs affirment implicitement qu’il y a tout à gagner à être malhonnête. Mais est-ce vraiment certain ? Si des minters décident de voler leurs clients, d’autres minters gagneront des parts de marché en jouant l’honnêteté. Plus il y a d’experts malhonnêtes, plus l’opportunité de récupérer des parts de marché et de gagner en réputation augmente.
Bien que Richard Dutu nous explique que les mint masters et moneychangers complotèrent ensemble à garder secret le processus de dégradation des pièces qui n’était pas encore “officialisé” lorsque la dégradation commençait à être répandue au 13ème en Europe, rien ne nous dit qu’il n’y avait rien à gagner à être honnête. Il tente pourtant de montrer qu’il y avait eu beaucoup de scandale durant cette époque et que les arrestations et les fraudes étaient nombreuses. Même certains marchands très avisés se seraient mis eux aussi au trafic de pièces.

Like moneychangers, merchants started weighing the coins, putting aside those worth the most, melting them down and getting profit from them. In a court report it is noted that: «De Huguenin Pelletier, from Cusery, and his son Jehan Pelletier, both merchants, because they have confessed that they have received several pennies from which they took the best and the strongest and brought them oftentimes to the Mint of Cusery to make profit […]»

Tout ceci est très beau mais Dutu échoue dans sa tentative de démontrer que l’honnêteté d’expertise n’existait pas. Sans plus de preuves, il affirme que : “However, even if moneychangers were allowed to price two supposedly identical coins differently, they had no interest in doing so. Since buyers could not tell the coins apart, moneychangers would take advantage of the situation and sell both of them at the same price”. Enfin, même si l’on suppose qu’il a raison, le biais informationnel ne peut pas expliquer la loi de Gresham, pour la simple et bonne raison que si la pièce de monnaie est facile à contrefaire, alors c’est une mauvaise monnaie. Dans ce cas, les individus vont tout simplement utiliser un autre moyen de paiement, plus difficile à contrefaire, comme le billet de banque convertible.