Récession et ressources inutilisées

Récemment publiée sur le blog Facts and other stubborn things une discussion entre John Papola et Daniel Kuehn où ce dernier affiche son penchant pour les dépenses gouvernementales en période de récession.

Il explique que la baisse de la demande effective entraîne une surproduction générale. Les individus cessent de dépenser et demandent plus d’encaisses, ce qui fait automatiquement chuter la vitesse de circulation de la monnaie. L’activité décline, le chômage augmente, etc.

Pour lui, les industries les plus touchées par la crise, en particulier les industries appartenant aux stades les plus éloignés de la production, c’est-à-dire les premières étapes du processus de production (mining, refining, manufacturing; cf Hayekian Triangle), doivent être sauvées. Pourquoi ? En récession, il existe toujours des inégalités de performance, sauf que la différence c’est que la performance est ici partout en berne. Il y a donc des ressources non-spécifiques (non-specific capital goods) inutilisées et non demandées par le marché suite aux mal-investissements initiés par le boom économique, tout simplement parce qu’une fois le retour à la réalité, une fois passée l’économie de dettes, les préférences sont réajustées, et il est donc nécessaire que la structure de production se réajuste elle aussi, quand bien même cela doit prendre du temps. Cela signifie que les industries (désormais non rentables) appartenant aux premières étapes du processus de production doivent être abandonnées, de même que leurs facteurs de production qui devront être réutilisés pour d’autres entreprises plus rentables ou d’autres fins plus utiles.

Kuehn ne nie pas que le gouvernement est inefficient dans l’allocation des ressources, problème du calcul en modèle socialiste oblige : “Governments absolutely waste when they try to allocate resources. Governments cannot do economic calculation, period.” Il admet en outre que ces dépenses peuvent provoquer des distorsions des prix relatifs faussant les signaux. Mais pour lui, les marchés sont inutiles en période de récession, et les imperfections du gouvernement sont supérieures aux imperfections du marché. Les avantages l’emporteraient sur les inconvénients.
À ce titre, il cite Keynes :

“To put the point concretely, I see no reason to suppose that the existing system seriously misemploys the factors of production which are in use. There are, of course, errors of foresight; but these would not be avoided by centralising decisions. When 9,000,000 men are employed out of 10,000,000 willing and able to work, there is no evidence that the labour of these 9,000,000 men is misdirected. The complaint against the present system is not that these 9,000,000 men ought to be employed on different tasks, but that tasks should be available for the remaining 1,000,000 men. It is in determining the volume, not the direction, of actual employment that the existing system has broken down.”

Ne pas mobiliser ces ressources serait, selon lui, une énorme perte. La solution serait de remettre l’argent en circulation. Puisque les individus ne veulent pas dépenser, le gouvernement doit le faire à leur place, en roulant sur les déficits, par l’emprunt.

Kuehn n’explique pas en revanche comment le gouvernement compte identifier les secteurs inactifs des secteurs en déclin. Quelque soit la conjoncture économique, il existe toujours des phénomènes de destruction créatrice en œuvre. Certaines industries disparaissent naturellement en raison d’un “shift” de préférence des consommateurs; si l’industrie de la bougie doit péricliter à cause de la préférence des consommateurs pour l’ampoule électrique, il serait vain de subventionner l’industrie de la bougie puisque ce chômage est de type frictionnel et en raison de l’absence de profit. De toute évidence, certaines industries vétustes étaient destinées à disparaître en raison des avancées technologiques, même en l’absence de récession. Si la logique de la dépense publique est de relancer toutes les entreprises en difficulté sans distinction, l’État va immanquablement injecter des fonds dans des industries qui n’en avaient pas besoin. L’idée que les avantages l’emportent sur les inconvénients est loin d’être évident.

Mais ce n’est pas tout.
Si le gouvernement relance certains secteurs inactifs en mobilisant des ressources inutilisées, on imagine facilement que ces subventions sont provisoires. Une fois ces subventions retirées, les entreprises qui auraient dû disparaître disparaissent aussitôt. Son rôle serait de lisser les chocs. Mais même en ne tenant pas compte de la critique précédente, il est loin d’être évident que son intervention puisse lisser les chocs. Il est même possible que ce soit exactement le contraire.
Si je comprends bien l’idée de Kuehn, il s’agit de taxer l’épargne, ou pour utiliser un terme plus approprié, de consommer le capital en train de s’accumuler. Il faut comprendre qu’en période de récession, les individus ne dépensent pas, non pas parce qu’ils ne veulent pas, mais parce qu’ils ne peuvent pas. Ils doivent d’abord éponger les dettes contractées lors du boom économique alors que durant le temps du “recovery”, les entreprises préfèrent accumuler de la trésorerie plutôt que d’investir, ce qui est tout à fait normal; aussi douloureuse que soit cette correction, si elle doit prendre du temps, elle prendra du temps.

Les détracteurs diront que l’initiative du gouvernement encouragera les investissements privés (effet psychologique). C’est loin d’être certain. En consommant le capital en train de s’accumuler, l’état ne fait que reporter l’investissement privé à plus tard, parce que le retour au niveau de consommation antérieur (à la crise) sera lui aussi retardé. La dépense publique ne représente pas une demande durable; ce n’est même pas une demande du tout. Avec tout ce gaspillage, l’investissement privé ne risque pas de repartir si vite.

En raison de l’allongement de la structure de production initié par le boom économique, la récession doit, toute chose égale, provoquer un rétrécissement de la structure de production. Certains facteurs de production spécifiques doivent être présentement abandonnés, parce qu’on ne fabrique pas du yaourt avec des foreuses minières. De sorte que pour allonger de nouveau la structure de production, il faut que les individus épargnent plus.

Que faire donc ? Il n’y a en vérité rien à faire durant une récession si ce n’est laisser les taux de salaire rejoindre le nouveau point d’équilibre; en d’autres termes, ils doivent être flexibles à la baisse pour pouvoir être indexés à la productivité actuelle. Le chômage du Great Depression se résumait à l’époque en deux mots : wage stickiness. Et certainement pas la “préférence pour la liquidité”.

Ce qu’il ne faut pas faire en revanche si l’on veut relancer la confiance, c’est d’ajouter de nouvelles couches de réglementations par-dessus les anciennes qui, de toute évidence, sont responsables du cycle boom-bust actuel, au risque d’ajouter à l’incertitude ambiante. S’il y a quelque chose qu’il faut blâmer, ce n’est pas le temps nécessaire au réajustement de la structure de production, mais bel et bien l’économie de dettes initiée par le crédit bon marché.

Sur le même sujet : Récession et hétérogénéité du capital humain

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