Le chômage, fatalité ou nécessité ? – Cahuc et Zylberberg

Chaque jour, en France, 10 000 emplois sont détruits et 10 000 emplois sont créés.

Entre 1970 et 2000, l’économie française a détruit, chaque année, approximativement 15% de ses postes de travail … et en a créé 15,5%, de manière à assurer une croissance nette de l’emploi de 0,5% par an.

Cette “loi des 15%” est aussi valable pour tous les pays industrialisés, qui en vérité, se ressemblent en termes de créations et destructions d’emplois; tous les ans, environ 15% sont détruits, et 15% sont créés.

Un phénomène bien connu chez les économistes est le déversement des emplois. Les emplois détruits proviennent principalement des secteurs en déclin, qui sont compensés par les emplois créés dans les secteurs en expansion. Fait intéressant, la plupart des réallocations d’emplois ne se produisent pas entre des secteurs différents mais entre des établissements appartenant à un même secteur.

Par exemple, dans le Nord-Pas-de-Calais, les usines spécialisées dans l’assemblage des textiles traditionnels ont réduit continuellement leurs effectifs au cours des deux dernières décennies. Mais, depuis le début des années 1990, l’assemblage des textiles “techniques” à base de fibres synthétiques et utilisés, entre autres, par le personnel médical, dans le bâtiment et dans la pratique de certains sports, a connu une croissance forte et régulière. Aujourd’hui, autour de Lille, s’est implantée une authentique “vallée” du textile technique qui compte plus de 150 sociétés. Une partie des emplois détruits par le textile traditionnel se sont déversés dans le textile technique.

Chaque jour ouvrable, alors que 10 000 emplois sont détruits en France, 30 000 personnes quittent leur emploi et 30 000 en retrouvent. Dans les pays industrialisés, les réallocations de main-d’oeuvre sont 2 à 3 fois plus importantes que les réallocations d’emplois. Cet écart s’explique surtout par les départs volontaires des salariés : “En France, chaque jour ouvrable, 6000 personnes démissionnent et 4000 partent à la retraite”. Tout ceci conduit le plus souvent les entrepreneurs à embaucher de nouvelles personnes. De fait, une part importante des réallocations de la main-d’oeuvre résulte du libre arbitre des salariés.
Voir aussi Abowd, Corbel et Kramarz, “The Entry and Exit of Workers and the Growth of Employment”.

Une croyance trop souvent répandue est le fait que la mondialisation détruirait des emplois. Krugman dément une telle affirmation. Pour en revenir à Cahuc et Zylberberg, selon Guimbert et Lévy-Bruhl, “La situation de l’emploi en France face aux échanges internationaux”, entre 1978 et 1997, la balance en emplois de la France, de 1978 à 1990, a été déficitaire de 450 000 unités. Mais, de 1990 à 1997, la balance en emplois devient aussitôt excédentaire de 491 000 unités. Les pertes et gains ont touché aussi bien l’emploi qualifié que l’emploi non-qualifié. En fin de compte, les échanges extérieurs ont plutôt freiné la baisse des emplois industriels.

Une autre légende serait que les licenciements boursiers causeraient un chômage de masse. Landier et Thesmar pulvérisent aisément ce mythe. Pour en revenir à Cahuc et Zylberberg, selon leurs propres mots :

Henry Farber et Kevin Hallock … ont répertorié toutes les annonces de réductions d’effectifs parues dans le Wall Street Journal pour les sociétés cotées à la Bourse de New York entre 1970 et 1997 … Le nombre de ces annonces s’élève à 3878 et concerne 1176 entreprises. … en moyenne, le cours de l’action baisse à la suite d’une annonce de réduction d’effectifs. La baisse de la cote est … de 0,4% après une réduction d’effectifs … Toutes les autres études sur le sujet aboutissent à la même conclusion … la baisse moyenne ne dépasse jamais 1%.

Des petits nigauds pourraient citer le contre-exemple de Michelin dont le cours boursier avait progressé, mais élever cette exception à la règle au rang de “loi économique” est fallacieux. Car une “loi” n’est définie qu’après observation d’un très grand nombre de cas, pas seulement en économie, mais également pour tous les autres domaines. Donc, en général, la tendance qui veut que le cours de l’action baisse à la suite d’une annonce de réduction d’effectifs reste valable.

Bruno Crépon et Rosenn Desplatz, “une nouvelle évaluation des effets des allègements de charges sociales sur les bas salaires”, ont documenté un échantillon de 90 000 entreprises. Les exonérations de charges patronales sur les bas salaires introduites en 1995 et 1996 ont créé (ou sauvegardé) environ 460 000 emplois en fin 1997, principalement non-qualifiés, mais aussi des emplois qualifiés. Peut-être parce que la réduction du coût du travail peu qualifié améliore la rentabilité globale de ces entreprises, ce qui améliore donc leur compétitivité. Elles gagnent des parts de marché et embauchent alors des travailleurs qualifiés et non qualifiés.

Une conception erronée du marché du travail consiste à dire que celui-ci est une donnée fixe. En vérité, le travail ne se partage pas. Réduire le temps de travail n’améliorerait pas l’emploi.
Bruno Crépon et Francis Kramarz, “Employed 40 Hours or Not-Employed 39 : Lessons from the 1982 Workweek Reduction in France”, examinent les effets de la loi du 1er Février 1982 qui a abaissé la durée légale du travail de 40 à 39 heures avec maintien intégral du salaire. Les travailleurs ayant bénéficié de cette réduction de durée hebdomadaire du travail ont perdu plus fréquemment leur emploi que ceux dont la durée du travail était déjà inférieure à 39 heures en 1981 : 6,2% des salariés travaillant 40 heures en 1981 avaient perdu leur emploi en 1982 et 3,2% de ceux qui travaillaient déjà 39 heures (ou moins) en 1981 n’avaient plus d’emploi en 1982.

Les expériences étrangères (USA et Royaume-Uni) nous apprennent que l’impôt négatif (qui consiste dans son principe à accorder des réductions d’impôts à ceux qui acceptent de prendre un travail faiblement rémunéré) aurait un impact significatif sur le taux d’emploi, surtout s’il est ciblé sur les personnes défavorisées. Aux USA, entre 1990-2000, le taux d’emploi des (25% les plus pauvres) femmes célibataires ayant un ou plusieurs enfants à charge est passé de 30% à 50%. Voir David Ellwood, “Anti-poverty Policy for Families in the Next Century : from Welfare to Work and Worries”.

David Card et Alan Krueger indiquent que la hausse du salaire minimum, en Avril 1992, dans les emplois du fast-food au New Jersey n’a pas augmenté le chômage, lorsqu’il a été enquêté en Novembre et Décembre 1992. Cette étude est (trop) souvent cité par les égalitaristes pour montrer que le chômage n’est pas une fonction du salaire minimum. Mais c’est vite oublier que le point clé de la théorie de la rigidité des salaires consiste en ce que la hausse du chômage proviendrait plutôt d’une hausse du coût du travail dépassant la productivité du travailleur, et non d’une simple petite hausse de salaire tout court. Pour des considérations plus en profondeur sur la nocivité du salaire minimum, voir ici et .

Car si l’on s’en tient à ce que disent les égalitaristes, que le salaire minimum n’augmente pas le chômage, alors je propose qu’on multiplie dès à présent par 10 le salaire minimum actuel de la France. Puis, l’année prochaine, on multiplie de nouveau par 10 le nouveau salaire minimum. Et ainsi de suite, chaque année. Je serais curieux de voir comment se présenterait la courbe du chômage…

Une autre distorsion souvent ressassée est le fait qu’il y aurait des “pénuries d’emplois”. L’enquête “Anticipations des entreprises” réalisée par l’ANPE au cours de l’année 2000 auprès d’un échantillon de plus de 12 000 établissements indique que 36% des établissements qui voulaient embaucher y ont renoncé (au moins temporairement).
Ces difficultés touchent tous les secteurs avec plus ou moins d’intensité. Dans le secteur de la construction, 59% des établissements ont renoncé à embaucher alors qu’ils voulaient le faire. Dans le secteur des activités financières et immobilières, la proportion était de 26%, tout comme dans le secteur des services aux entreprises.
En d’autres termes, il n’y a pas (en général) de pénuries d’emplois. Seulement des difficultés d’appariement (c’est-à-dire la rencontre d’un employeur et d’un chômeur se concluant par une embauche)

Le chômage est utile pour assurer la transition entre un vieil emploi et un nouvel emploi. Mais durant ce laps de temps où le chômeur cherche un nouveau travail adapté à ses compétences et ses aspirations, celui-ci reçoit une indemnisation de chômage.
Une étude de Brigitte Dormont, Denis Fougère et Ana Prieto, “The Effect of the Time Profile of Unemployment Insurance Benefits on Exit from Unemployment”, portant sur le marché du travail français à la fin des années 1980 et dans les années 1990, indique que le retour vers l’emploi s’accélère à l’approche de la fin des droits à l’allocation chômage, et que ce retour vers l’emploi était largement plus élevé pour les individus percevant des rémunérations plus élevées. Ces données suggèrent très nettement que des personnes profitent du système en ne cherchant pas réellement un emploi. Comment différencier le bon allocataire au chômage du mauvais ? Frédéric Bastiat avait déjà la réponse il y a plus de 150 ans.

Dans le chapitre “Protéger l’emploi autrement”, les auteurs nous rappellent que les employeurs n’ont pas une vue globale de l’économie. De ce fait, ils négligent les externalités négatives qu’engendrent leurs licenciements, ils ne tiendraient compte que de la valeur privée de l’emploi qu’ils détruisent en négligeant la valeur sociale et les coûts sociaux : les allocations du travailleur licencié seront financées par les autres travailleurs alors que lui-même ne contribue même plus à financer l’assurance chômage. Chaque entreprise compte sur les autres entreprises et salariés pour payer les allocations chômage des travailleurs qu’il licencie. C’est une application du dilemme du prisonnier qui conduit à la pire solution collective : le coût réel dépassant le coût privé. Ainsi, et sans donner plus d’explications, les auteurs affirment que les entreprises auraient tendance à supprimer plus d’emplois qu’il n’en faudrait.

Toujours selon eux, la cause profonde serait que les coûts privés sont homogènes. Ils proposent d’instaurer un système de taxation du type bonus-malus, comme il se fait aux USA :

Un mécanisme de bonus-malus, dans lequel le taux de cotisation à l’assurance chômage d’une entreprise augmente avec le nombre de licenciements auxquels elle a procédé, permet de limiter les destructions d’emplois inefficaces.

Qu’appellent-ils destructions inefficaces ? Ce n’est pas forcément très clair. Au fond, les entreprises licencient pour s’adapter aux besoins économiques (changement des méthodes d’organisation et de travail ou adaptation à la demande et à la structure de production). En outre, si un excès de mises à pieds conduit à augmenter le nombre de chômeurs, le taux de salaire deviendra finalement attractif pour rétablir le niveau de l’emploi à son niveau initial. Quels sont ces fameux licenciements inutiles ? Malheureusement, les auteurs ne l’expliquent pas eux-mêmes.

Dans le chapitre “L’éducation n’est pas une potion magique”, les auteurs nous apprennent que contrairement à ce que dit le sens commun, les stages de formation professionnels ne sont rentables ni pour la collectivité ni pour les personnes censées en bénéficier. La raison est simple : la réinsertion à l’emploi dépend essentiellement des compétences relationnelles qui sont transmises par le milieu familial, l’environnement social et l’éducation scolaire. Le langage, l’apparence, la motivation, l’intelligence (la capacité à déjouer les questions pièges) et l’expérience professionnelle plus riche sont des facteurs qui jouent énormément dans la décision de l’employeur de vous embaucher ou non. Par ailleurs, les rendements de l’éducation et de la formation diminuent avec l’âge pour toutes les catégories de la population. La multiplication aveugle et indifférenciée des stages n’y fera rien. [post-scriptum]

Pour eux, la solution passerait par l’amélioration des capacités intellectuelles et la socialisation des enfants de milieux défavorisés, avec la participation des parents. Parce que les rendements sont beaucoup plus faibles pour les enfants favorisés que les enfants de milieux défavorisés, ces derniers ayant des capacités d’assimilation faibles.
Une étude de Dominique Goux et d’Eric Maurin est éloquente :
-Un adolescent de 15 ans qui partage sa chambre avec son frère ou sa sœur (1 cas sur 5) redouble plus souvent que celui qui possède une chambre individuelle.
-La probabilité de partager sa chambre est plus forte pour les adolescents dont les parents ont eu des enfants de même sexe.
-Les adolescents redoublent plus que leurs homologues dont les parents ont eu des enfants de sexes différents.

Mais l’étude de Goux et Maurin n’a pas contrôlé une variable importante : le QI. Alors on peut se poser des questions quant à la pertinence de l’étude. À ce propos justement, le Perry Preschool Program mis en place par l’Etat du Michigan depuis 1962 avait pour but de développer les capacités intellectuelles des enfants (âgés de 3 ou 4 ans) de milieux défavorisés et possédant un QI faible (70 à 85). Ils ont été suivis à intervalle régulier jusqu’à l’âge de 27 ans. Le PPP possède la particularité de s’appuyer sur le milieu familial (ie, participation des parents). Sans surprise, du moins, pour les héréditaristes, aucune amélioration du QI n’a pu être détectée, puisqu’il est essentiellement héréditaire.

Dans le chapitre “Evaluer et changer les politiques publiques de l’emploi”, c’est Barbara Sianesi qui est à l’honneur. Elle a mené une étude sur les différents programmes suédois d’aide à l’emploi existant en 1994. La conclusion qu’elle en tire est pour le moins contre-intuitive. En termes d’efficacité des mesures, on trouve dans l’ordre :
1. “subventions à l’emploi dans le secteur privé”
2. (3 ex aequo) “chômage simple”, “remplacement temporaire” et “formation en entreprise”
3. (2 ex aequo) “emploi temporaire dans le secteur public” et “formation hors de l’entreprise”

Pourquoi donc un simple chômeur n’ayant suivi aucun programme a plus de chances de retrouver un emploi que les deux programmes classés en troisième position ?
Selon Cahuc et Zylberberg :

La raison est vraisemblablement que ces programmes n’augmentent pas les capacités de ceux qui les suivent et qu’ils envoient, en conséquence, un mauvais signal aux employeurs potentiels.

Ainsi, ces deux types de formations diminuent les chances de retrouver un emploi. Paradoxalement, ce sont aussi les types de formation les plus coûteuses, tandis que les subventions à l’emploi privé sont les moins coûteuses et les plus efficaces.
Mais chose encore plus étonnante : on aura certainement remarqué aussi que le chômeur n’ayant suivi aucun programme a tout autant de chances de retrouver un emploi que celui qui a suivi les deux autre programmes classés en deuxième position.
En conclusion, on comprendra que la seule politique à l’emploi raisonnable en terme de coût-bénéfice, c’est 1. Une autre étude mené par Calmsfors, Forslund et Hemström rejoint les conclusions de Sianesi.

Le chapitre se termine par une réflexion sur les effets d’éviction. Selon les auteurs, il est possible que les entreprises utilisatrices d’aides à l’emploi (et donc subventionnées) parviennent à faire baisser les prix suffisamment pour mettre leurs concurrentes en danger, voire en faillite. Dans ce cas, les hausses d’embauche chez la firme subventionnée auront poussé au chômage les travailleurs des firmes non subventionnées. De plus, les subventions d’aides à l’emploi pour personnes en difficulté peuvent provoquer une éviction des jeunes fraîchement sortis du système scolaire au profit des chômeurs de plus de 50 ans. Les auteurs disent que si l’effet collectif est nul, autant laisser tomber.

[post-scriptum] Les auteurs ignorent toutefois que la principale cause fondamentale de la performance au travail (et à l’école) est l’intelligence générale, la composante “g” du QI, largement héréditaire à l’âge adulte. Les personnes à faible “g” ont un taux de chômage plus élevé, une capacité d’apprentissage limitée, et de fait, un moins bon salaire, voir Gottfredson. C’est “g” qui régule l’environnement social et l’éducation scolaire, plus que le statut des parents.